Retour sur les 25 ans de Mulieris Dignitatem : « Dieu confie l’être humain à la femme »

Conférence, 25 ans de Mulieris Dignitatem

« Dieu confie l’être humain à la femme »

10 – 12 octobre, Rome

Compte rendu de Joyce Martin, le 9 novembre 2013

 

  Pour marquer les 25 ans de la lettre apostolique Mulieris Dignitatem sur « La dignité de la femme », le Vatican a organisé une conférence du jeudi 10 au samedi 12 octobre au Palais San Callisto, dans le beau quartier de Transtevere à Rome. Il y a cinq ans, une rencontre similaire s’est tenue, à laquelle j’ai participé avec Elisabeth Perrot. Mon compte rendu de cet événement est également disponible.

 Selon Ana Cristina Villa Betancourt, organisatrice de la conférence et Responsable de la Section Femme du Conseil Pontifical pour les Laïcs, ce colloque a réuni une centaine de représentants – ou, plutôt, des représentantes – venant de 24 pays : responsables de mouvements et communautés, professeurs, diplomates, écrivains, une peintre, une poétesse, etc.  Les langues utilisées étaient l’italien, l’anglais et l’espagnol. Il y avait très peu d’africains (moins de cinq ?) et seulement deux asiatiques, dont moi et une autre philippine qui était une des intervenants. La Providence a fait qu’à part moi il y avait trois autres membres de la Communauté de l’Emmanuel parmi les participants : Alejandra Correa Miller (Etats-Unis, mariée), Martine Gilsoul Salmeri (Italie, mariée), et le Père Piotr Mazurkiewicz, sans compter Philip Milligan qui travaille pour la section juridique du CPL (Conseil Pontifical pour les Laïcs). Vous pourriez donc demander aussi leur avis sur ce colloque.

 Programme et résumés

Voici un survol du programme:

Jeudi 10 octobre

  • Conférence : « Dieu confie l’être humain de façon spéciale à la femme » (MD, 30) : une grande intuition de Jean-Paul II, Mgr Livio Melina (Italie, Président de l’Institut Pontifical Jean-Paul II pour les études sur le mariage et la famille).
  • Conférence : Les mutations historiques de l’“image” de la femme : la femme d’aujourd’hui a-t-elle renoncé à son rôle ? Mme Helen Alvaré (U.S.A., professeur de droit à la George Mason School of Law, auteur de l’initiative Women Speak for Themselves pour la défense de la liberté religieuse).
  • Panel: Les nombreux aspects de la crise culturelle actuelle : les nouveaux défis et leur rapport avec la vocation féminine
    • Quel bilan tirer de la révolution sexuelle quarante ans après ? Mme Lucetta Scaraffia (Italie, Professeur d’histoire contemporaine à l’Université de Rome La Sapienza, collaboratrice à L’Osservatore Romano et coordinatrice des pages Femme, Église, Monde).
    • La crise d’identité de l’homme et de la femme (idéologie du gender), Mme Ángela Aparisi (Espagne, Professeur de philosophie du droit à l’Université de Navarre, a publié diverses études sur l’idéologie du gender).
    • La femme et la culture de la mort : avortement, contraception, fin de vie, Docteur Ligaya Acosta (Philippines, Directrice Régionale pour l’Asie et l’Océanie de Human Life International)
    • Comprendre l’urgence éducative, Prof. Franco Nembrini (Italie, Recteur du Centre d’études La Traccia)
    • Quand la loi est l’alliée du subjectivisme éthique, Mme Gabriella Gambino (Italie, Chercheuse en philosophie du droit à l’Université de Rome Tor Vergata et professeur de bioéthique et philosophie du droit en divers centres universitaires).

 

Vendredi 11 octobre

  • Conférence : Le rôle de la femme dans la construction de la civilisation de l’amour à la lumière du Magistère, Mme Jocelyne Khoueiry (Liban, Co-fondatrice du mouvement féminin catholique “La Libanaise-Femme du 31 Mai” et du Centre Jean-Paul II pour les services sociaux-culturels).
  • Panel: Les principes de sauvegarde de l’humanum
    • Nature et identité humaine : les concepts à récupérer? P. Gilfredo Marengo (Italie, Professeur d’Anthropologie Théologique à l’Institut Pontifical Jean-Paul II pour les études sur le mariage et la famille).
    • La différence sexuelle et le concept de personne, Mme Giorgia Salatiello (Italie, Professeur Ordinaire à la Faculté de Philosophie de l’Université Pontificale Grégorienne).
    • Comment proposer les principales questions d’éthique dans une société liquide ? Mme Oana Gotia (Roumanie, Professeur de Théologie Morale Spéciale à l’Institut Pontifical Jean-Paul II pour les études sur le mariage et la famille).
  • Panel: Propositions pour une nouvelle civilisation de l’amour
    • La vision chrétienne de la sexualité, Mme Vicki Thorn (U.S.A., Fondatrice du Projet Rachel pour guérir les blessures post-avortement et engagée dans la formation des jeunes sur les thèmes de la sexualité et de l’affectivité).
    • Identité masculine et féminine mures, Mme Costanza Miriano (Italie, Journaliste à la RAI, auteur de livres et blog, mère de famille).
    • Retrouver la valeur de la maternité, Mme Marisa Lucarini (Italie, Assistante Commercialiste et mère de famille).
    • Apprendre à vivre la vie comme don de soi, Mme Virginia Parodi (Argentine, Employée à la Congrégation pour les Causes des Saints ayant une riche expérience dans le domaine de la formation des jeunes).
    • Pour une tutelle juridique della vie et de la famille, Mme Jane Wathuta (Kenya, Doctorante en Bioéthique, Droits de l’homme et Santé publique au Campus Biomédical de Rome).

  La journée de 10 octobre a commencé par un mot du Cardinal Rylko, Président du CPL, qui nous a mis en garde contre une identité « fais-le-toi-même » (« fai da te »). Il nous a redit combien ce document , publié trois mois avant Christifidelis Laici est un signe prophétique. L’année mariale, voulue par Jean Paul II à cette époque de crise anthropologique, nous rappelait combien le soin de l’humanité a été confié à la femme (« la donna, custode dell’essere umano »). Porteuse de l’humanité et de l’amour, la femme a une responsabilité d’aller contre la destruction de l’être humain.

 En trois points, Mgr. Livio Melina a souligné l’originalité de Mulieris Dignitatem (MD) : (1) MD, comme juge culturel de l’époque contemporain, affirme que tous ce qui n’est pas rentable ne comptent pour rien. La nature n’est plus « maternelle » mais « matérielle ». On privilégie une sorte de création prométhéenne qui nous conduit vers le post-humain. (2) MD dit quelque chose sur la réciprocité dans la dimension anthropologique. La femme, gardienne de l’amour, de la gratuité, de la pauvreté et de l’humilité, nous rappelle que l’acte de recevoir constitue le premier mouvement de toute créature. Recevoir n’est pas passive mais caractérise la condition du crée. Recevoir est indispensable pour pouvoir se donner après. En d’autres termes, la condition de la femme rappelle la condition de la Créature face au Créateur. Il revient donc à la femme de garder la valeur sacramentelle  de la créature. La Vierge Marie, en ce sens, est figure d’une « responsorialità » (= réponse + « sponsalità » = épouse). C’est pour cela qu’il y a la dimension de la lutte de l’apocalypse. Finalement, (3) MD nous ouvre à une dimension théologique qui va à contre-courant d’un certain féminisme. Le cléricalisme, qui privilégie le pouvoir, est une Eglise sans femmes et sans enfants, donc, sans gratuité. L’humanité en face de Dieu est fondamentalement féminine. L’autorité pétrinienne est secondaire à la dimension mariale de l’Eglise. La femme, à qui la dimension surnaturelle de l’amour est confiée, devrait garder le sacerdoce ministériel . Pour conclure, Mgr. Melina présente l’image de Marie dans l’Apocalypse comme l’icône de notre époque : en labeur, elle travaille pour communiquer la vie, l’amour. Tel est le rôle de la femme : engendrer l’Amour. Il nous faut sortir du narcissisme de l’époque et mettre l’amour face à la logique du pouvoir.

Dr. Helen Alvaré, avocat américaine, compare les contributions de MD face au féminisme. Au contraire de ce dernier, MD encourageait la collaboration entre l’homme et la femme au lieu de les mettre en conflit l’un avec l’autre Sans dénigrer l’homme, MD propose d’aller au-delà d’une dialectique entre les deux sexes. Les points suivants expliquent comment :

  1.  le rationalisme comme don parmi d’autres dons ; il n’est pas supérieur à d’autres ;
  2. la prééminence de l’amour ;
  3. la rédemption du corps et non pas une dénégation du corps ;
  4. la domination de l’homme sur la femme est résultat du péché originel (au contraire d’une opinion répandue que c’est l’Eglise qui est à l’origine de cette domination)

 Comment proposer MD aux autres ? Alvaré indique cinq points :

  1. Au lieu de parler des « rôles », parler de « dons » en relation aux vocations ;
  2. Encadrer le don de la femme en relation avec celui de l’homme ; montrer les deux comme collaborateurs ;
  3. Démontrer comment un féminisme blesse les gens, spécialement, les plus pauvres ;
  4. Confirmer que la liberté religieuse aide la femme car, de nos jours, on propage l’idée que, pour être libre, il faut se débarrasser de la religion ;
  5. Affirmer que la plupart des femmes préfère encore le mariage et que les mères préfèrent travailler mi-temps.

L’erreur de notre société est qu’elle a donné à la femme le pouvoir (tout court) au lieu de l’occasion de prendre soin des autres (« it gave us power instead of giving us the opportunity to care »). Il faudrait donner aux femmes le pouvoir de prendre soin des autres au lieu d’avoir soin du pouvoir.

 Le 11 octobre, la libanaise Jocelyne Khoueiry parlait du rôle de la femme dans la civilisation de l’amour. Après avoir parcouru les défis de ces siècles et les signes de temps, elle propose le cheminement de Marie pour redécouvrir la féminité. Le Magnificat indique la charité concrète et la présence de Dieu dans l’histoire.

Mgr. Marengo nous rappelle que l’ultime défense pour la nature de l’homme et la femme est la réalité de Dieu. La Prof. Salatiello confirme cette pensée en affirmant qu’on ne peut parler de la « personne » sans reconnaitre la différence sexuelle. Il n’y a pas de sujet « humain » sans une masculinité et féminité concrète.

Après cette table ronde, je suis intervenue, résumant ma préparation de vingt minutes en trois minutes. Après m’être présentée, j’ai décris la popularisation de l’idéologie du gender parmi les jeunes philippins et la forte présence gay à l’intérieur du corps académique. Dans un monde intellectuel laïc où les textes bien argumentés de penseurs tels que Judith Butler ou Donna Haraway donnent légitimation à certains groupes, quels textes puis-je proposer ? Quel langage utiliser sans, en même temps, perdre le fil du dialogue et sans avoir un ton moralisateur ? Je témoignais aussi des rencontres amicales que j’ai pu avoir avec des personnes à tendances homosexuelles et, pour finir, je suggérais la nécessité de rester en réseau.

Ensuite, Vicki Thorn, fondatrice de Project Rachel, nous a révélé comment la pilule change le cerveau de la femme et la rend compétitive au lieu de coopérative. Virginia Parodia nous a rappelé comment la femme consacrée, « réserve d’amour de l’Eglise », peut offrir sa chasteté pour ceux qui ont un problème avec leurs corps (anorexie, boulimie).

Un changement charismatique dans le programme s’est passé quand le Cardinal Rylko a demandé au Professeur Nembrini, expert en Dante, de nous parler de la femme dans la Divine comédie. Béatrice, protagoniste principale, dont le prénom indique déjà le mot « bénie », personnifie la Vierge Marie. Dans le dernier hymne marial de l’œuvre, l’hymne 33, il y figure, apparemment, l’inscription « JoseAve », indiquant donc la présence discrète de St. Joseph.

La conclusion du professeur nous a laissé tous avec la chair de poule car, providentiellement, combien approprié de terminer les sessions par l’intervention d’un homme : l’homme (Nembrini, Dante) qui parle de la femme ; et de l’homme avec la femme, comme St. Joseph avec Marie. La Providence nous rappelait la collaboration entre l’homme et la femme. Pour moi aussi, comme professeur de littérature et de culture, cet exemple de la Divine comédie était comme un message du Seigneur pour moi de ne pas oublier d’ouvrir mes étudiants à la dimension du mystère. Je pourrais très bien parler et rester sur les théories problématiques mais il ne faudrait pas oublier de susciter une nostalgie de la Beauté, qui est Dieu lui-même.

Conclusions
Les professeures Salatiello et Alvaré ont reçu la tâche de faire la recension de l’événement. Trois grands points ont émergés comme importants :

  1. L’articulation d’une théologie de la femme et de l’homme ;
  2. L’utilisation de Mulieris Dignitatem comme base pour d’autres initiatives futures ;
  3. L’importance de travailler en réseau ; communiquer. Sur ce point, le CPL devrait donc servir comme repère pour que chacun se sente en communauté. Possible thèmes de communication :
    1. D’offrir des propositions positives aux femmes – positives, pas toujours se définir par négation. Il faut être en avance ; rappeler la liberté authentique et ne pas toujours s’aligner aux discours qui portent sur la « discrimination ».
    2. Utiliser plusieurs formes de communication : témoignages, éducation, etc.
    3. Profiter de l’expertise de chacun ; utiliser un langage propre à chaque domaine aussi.
    4. Quelques thèmes ont encore besoin d’une articulation plus créative pour qu’ils soient accessibles à un grand public. Par exemple, la « complémentarité », le travail de « care-taker », etc.

Dans son message de conclusion, le Cardinal Rylko nous a exhortés d’avoir le courage de « rester comme nous sommes », de rester chrétiens et ne pas s’accorder aux suggestions de la postmodernité. Le risque serait de perdre notre goût en tant que « sel de la terre ». On n’a pas à s’excuser de notre existence car nous avons un message extraordinaire. Certes, nous sommes minoritaires aujourd’hui mais déterminants. A ma surprise, le Cardinal cite ma question avant de dire que nous devrions apprendre à travailler en réseau.

 

Rencontre avec le Pape François

Après deux jours et demi d’interventions et échanges, nous avions eu, au dernier jour, le 12 octobre, une audience avec le Pape François. Entre autres, dans sa manière spontanée, il disait combien ça lui faisait de la peine de voir des femmes, qui sont au service de l’Eglise, qui confond service avec servitude. En annexe à ce compte rendu, je joins son discours.

La suite

Déjà aujourd’hui, nous avons chacun reçu un mail de la Section Femme du Conseil Pontifical des Laïcs pour commencer un réseau, comme prévu. Ana Cristina Villa a aussi invité chaque participant de contribuer, en forme d’article, au site web du Conseil. Je compte faire parvenir ma contribution.

Entre autres, pour information, notre livre, Gender qui es-tu ?, aux éditions IUPG, est présenté sur le site francophone de la page Section femmes du CPL : http://www.laici.va/content/laici/fr/sezioni/donna/recensioni/gender–qui-es-tu-.html.

Finalement, voici mes coordonnées :

Joyce Martin, consacrée, belgo-philippine, responsable de la Communauté à Manille, Assistant Professor à Ateneo de Manila University. martinjocelyn@yahoo.com ou bien, jmartin@ateneo.edu. Entre autres, j’ai collaboré dans Gender qui es-tu ?

Annexe : Discours du Pape François aux participants au séminaire organisé par le conseil pontifical pour les laïcs à l’occasion du XXVe anniversaire de la lettre apostolique Mulieris Dignitatem: http://www.vatican.va/holy_father/francesco/speeches/2013/october/documents/papa-francesco_20131012_seminario-xxv-mulieris-dignitatem_fr.html

 


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