Redessiner la catholicité de l’université

par Dominique Vermersch[1]

27 août 2008

Au travers même des enjeux d’autonomie qui bouleversent aujourd’hui l’institution universitaire, peut-on redessiner à grands traits sa catholicité et ce, malgré la faiblesse actuelle de l’existant ? L’université catholique naît sans cesse en effet de ce rapport existentiel entre liberté et vérité ; rapport qui se déploie dans une demeure, celle de la Foi en la Parole de Dieu. Face à la marchandisation accélérée de la production des savoirs, cette même université est invitée à rappeler leur organicité, en s’inspirant de l’organicité même de la nature, à mesure de la connaissance dont nous en disposons.

 Economie de la connaissance

L’expression a été entérinée par la stratégie dite de Lisbonne (2000) visant à faire de l’Union Européenne l’économie de la connaissance la plus compétitive et la plus dynamique du monde. Entérinant l’éviction de toute dimension contemplative au savoir, l’effort de connaissance se trouve désormais fortement polarisé par l’intérêt économique des individus, des entreprises et des nations. Dans un monde désormais globalisé où se dissipent progressivement toutes les entraves aux échanges, les rentes de situation ne peuvent être que provisoires, à l’instar d’ailleurs des diverses formes de division du travail. Seule compte en définitive la course à l’innovation, tout à la fois témoin et actrice, cause et effet de l’inexorable autonomisation de la technique. C’est dans un tel contexte que P. Veltz, ancien Directeur de l’Ecole Nationale des Ponts et Chaussées[2], montre de quelles manières l’institution universitaire se voit propulsée aujourd’hui à la confluence de la science et du marché. La mise en exergue de l’injonction baconienne – savoir, c’est pouvoir – conduit en effet à des hybridations inédites entre rationalité scientifique et rationalité marchande. C’est ce qu’on observe par exemple sur le front Asie Pacifique, nouveau cœur de l’économie mondiale, où rivalisent des complexes industrialo-universitaires catalyseurs des valeurs ajoutées de demain.

Nolens volens, l’université serait donc fortement conviée à prendre, elle aussi, le tournant libéral, par delà même l’ambiguïté et l’usure de l’expression. La réalité est désormais incontournable : il se développe à l’échelle mondiale une chaîne de production et de transmission des savoirs qui prend pour modèle celui d’une vaste compétition sans frontière entre universités et entre nations. C’est ainsi qu’en 2006, tous les prix Nobel scientifiques ont été remportés par des universités américaines. Vus d’Europe, on se lamente de ne pouvoir faire de même ; ce d’autant plus que l’université est née en Europe, qu’elle est née du cœur de l’Eglise : Ex corde Ecclesiae. Vus maintenant d’Asie, de tels résultats excitent les universités à faire de même : ce n’est pas un hasard si le classement dit de Shanghai qui hiérarchise les universités selon divers critères d’excellence, tient le haut du pavé médiatique. Cette compétition universitaire internationale s’inscrit dans le cadre plus large de la concurrence économique et du maintien voire de la création d’avantages comparatifs. Cette concurrence tire pour une part sa légitimité du fait que l’activité universitaire vise l’excellence scientifique et nécessite des collaborations qui rendent suranné le seul cadre national.

Qui dit économie de la connaissance dit conjointement techniques de la connaissance bousculant aujourd’hui la catégorisation classique des savoirs et des disciplines… tout en mettant en exergue leurs liaisons intrinsèques ; bref, leur organicité et leur unité. D’un point de vue global, ces techniques se confondent pour une large part avec le réductionnisme méthodologique qui gouverne toute démarche scientifique. Il s’agit en l’occurrence de représenter et donc de réduire la réalité étudiée par un ensemble hiérarchisé de systèmes reposant sur des niveaux de plus en plus élémentaires. Selon cette même logique, la biologie peut se réduire à de la chimie qui elle-même peut se réduire à de la physique, c’est-à-dire encore par les différentes interactions fondamentales entre les différents types de particules élémentaires. C’est ainsi que les techniques médicales font appel à la physique nucléaire comme la résistance des matériaux aux nanotechnologies. La nécessaire interdisciplinarité façonne ainsi l’hybridation des savoirs et des techniques. Cette remontée vers l’amont, pour reprendre l’expression de P. Veltz, recourt largement au langage mathématique, langage formel commun par excellence. Ceci permet la numérisation des données, la simulation et, par voie de conséquence, la réfutabilité versus l’objectivation des théories. N’oublions pas en effet que le réductionnisme scientifique vise une maîtrise du réel, et par suite, une efficacité de l’intervention humaine sur ce même réel. L’incomparable déploiement des possibilités techniques rendues possibles au cours des deux derniers siècles écoulés (maîtrise de l’énergie, vaccins, amélioration génétique des espèces animales et végétales…) témoigne, si besoin est, du succès de cette méthodologie scientifique incontournable.

L’université « sans condition » ?

L’université est non seulement tenue de prendre le tournant libéral mais également à théoriser ce tournant, à le justifier et à l’affermir. La discipline économique en fera son affaire : l’occasion est ici trop belle pour cette science de rallier la « cour des grands », c’est-à-dire celle des sciences dites dures, et que l’économiste envie dans son effort de connaissance, en empruntant ses modèles à ceux de la physique par exemple. A suivre le raisonnement jusqu’à son terme, l’activité universitaire serait réductible à un secteur industriel comme un autre : soumis régulièrement à des restructurations, nécessitant une masse critique suffisante pour accroître sa compétitivité ; et où les orientations de recherches seraient dictées par les seuls intérêts économiques. Ce faisant, en cautionnant ce paradigme, la science économique ne se rend pas compte qu’elle se dissout dans l’objet même qu’elle est censée étudier : « … Manifestement, de l’inondation du monde par la rationalité marchande, instrumentale et technicienne, et de la corrosion du sens et des valeurs par l’échange, la science économique n’a rien à dire, pour l’excellente raison que son extraordinaire développement participe du même mouvement. C’est elle qui est expliquée par lui et non l’inverse »[3]

Il apparaît ainsi une sorte de viol de la conscience universitaire qui, dans le cas de la science économique, est opéré par les disciplines elles-mêmes. Ce viol se manifeste par cette sorte de congruence chimérique entre science et marché ; congruence qui défie ce que P. Veltz comprend comme une « fonction historique de l’université, la plus importante sans doute : celle d’une parole critique totalement protégée à l’égard des pouvoirs. Pour reprendre le terme de Derrida, l’université doit être « sans condition ». Elle doit se voir garantir une « liberté inconditionnelle de questionnement et de proposition»[4]. Relevant le risque de marginalisation de cette fonction de réflexivité critique, l’auteur, apparemment démuni, laisse la question en suspens. Il note que cette liberté inconditionnelle ne va pas de soi, du fait précisément de la marchandisation croissante et débridée de la recherche et des savoirs. Bref, à vouloir promouvoir cette liberté toute nue cause première de l’activité universitaire, elle s’avère tôt ou tard « conditionnée » voire aliénée par l’autorité factice du pouvoir marchand.

Liberté et vérité, un apprivoisement mutuel

S’agissant d’autorité, l’université par nature ne devrait reconnaître que celle exclusive de la vérité. Plus encore, c’est en la recherchant sous ses multiples facettes comme l’étymologie le suggère, c’est en s’y attachant que l’université se rend libre de tout conditionnement[5]. Ainsi, sans pour autant nier la réalité du marché, celui-ci ne représente qu’un pâle et partiel reflet de la vérité des relations humaines. Mettre donc en avant un libéralisme marchand, une liberté déliée de son rapport avec la vérité, introduit de facto une contradiction fondamentale au cœur même de la tâche universitaire, de l’intelligence et de la conscience des personnes. Nolens volens, cette liberté se façonne du rapport qu’elle entretient avec la vérité ; et ceci, même si elle prend ses distances par rapport à une vérité préalable à l’agir ; voire même si elle nie toute espèce de vérité. Certes, la recherche de la vérité présuppose une certaine liberté, mais c’est en s’approchant de la vérité que celle-ci la façonne et l’affermit.

En prenant donc de gré ou de force l’économisme pour modèle, la tâche universitaire non seulement se mutile elle-même mais surtout confisque les jeunes intelligences pour les sacrifier toutes entières aux seuls faisable, monnayable et rentable. Et c’est ce double défi qui sollicite et dessine comme en creux une catholicité de l’université invitée à s’exprimer à frais nouveaux. Le propos peut paraître anachronique et irréaliste ; du moins en France, l’université catholique est soumise depuis bien longtemps déjà au démantèlement de l’organicité des savoirs, à leur segmentation et à leur marchandisation. La théologie et la philosophie étant mises hors-jeu, il n’est pas étonnant alors que les cathos s’accrochent aux filières professionnelles et commerciales comme à une planche de salut. Mais d’une certaine manière cependant, la catholicité de l’université est entrée en résistance : elle ne se cristallise plus forcément en des lieux chargés d’excellence académique passée, mais dans des consciences et des vies données qui donnent chair et vie à ce rapport existentiel entre liberté et vérité. Ce faisant, elles défrichent de nouvelles figures de dialogue et d’affermissement mutuel entre la foi et la raison.

De la bigoterie au concordisme

Petite ironie de l’histoire ? Exprimer à nouveaux frais la catholicité de l’université consiste au préalable à un travail de précurseur, celui notamment de réfuter les bigoteries ambiantes qui, pour se rassurer elles-mêmes, se nourrissent tôt ou tard de concordisme. L’homme bigot, au sens anglais du terme dénoncé par Newman, est l’homme d’une seule idée, d’un seul principe poussé toujours trop loin. L’économisme, à savoir considérer toute activité humaine sous le seul angle de sa finalité économique, est un exemple emblématique de bigoterie qui affecte, nous l’avons vu, la tâche universitaire. Et comme toute bigoterie, cet économisme s’avère à la fois totalisant et moralisateur. En se parant en effet de la vertu de réfutabilité chère à Popper, vertu scientifique par excellence[6], la science économique ne fait que masquer son postulat de base qui est d’appliquer à l’étude des phénomènes économiques les méthodes des sciences physiques et naturelles. En d’autres termes, ce qui est à l’abri de l’épreuve poppérienne n’est ni plus ni moins poser en principe que l’exercice de la liberté humaine peut être contingenté à des lois causales analogues à celles que l’on peut rencontrer en physique ou en biologie. Ce concordisme épistémologique opère également à revers, lorsqu’on se rappelle par exemple que les idées de Darwin doivent beaucoup au processus de concurrence économique décrit par Malthus. Concordisme ontologique également lorsque Adam Smith, l’un des Pères fondateurs du libéralisme économique, identifie la providence divine à cette fameuse main invisible censé coordonner la recherche des intérêts privés en vue de l’obtention d’un optimum collectif. Concordisme éthique[7] enfin pour lequel le discours scientifique se fait également discours moral, cautionnant ainsi imprudemment de nouveaux naturalismes éthiques. Il en est ainsi lorsque la théorie de l’évolution joue le rôle d’une philosophie première, contribuant ainsi à refonder subrepticement notre ethos sur la base de la sélection adaptative… Ou encore dans la prétention morale de la science économique qui n’hésitera pas à faire feu de tout bois, à mettre hors-jeu les morales de la vertu au seul motif que celles-ci contrecarrent l’économie dans sa noble mission de dissiper la rareté et d’apporter l’abondance. L’agir économique s’autoproclame ici en valeur morale, quitte à être fondée sur des vices privés, selon la fameuse fable des abeilles de Mandeville[8]. Les rivalités humaines, l’envie, la convoitise deviennent l’énergie nécessaire aux moteurs de l’abondance économique. Les impératifs économiques n’hésiteront pas à suspendre, par nécessité, la morale des hommes de bonne volonté. Consciente du mauvais rôle que l’économie consent à remplir, elle exigera de ses sujets humains une croyance aveugle, les invitant en quelque sorte à inverser et à singer la charité paulinienne : tout croire, tout espérer, tout endurer… en vue de l’horizon d’une société d’abondance… Bref, une foi de charbonnier stakhanoviste.

De l’incomplétude à la connivence

Cette bigoterie concordiste conduit ainsi à une singerie multiple : celles de la raison, de la morale comme de la religion. Il est fort probable également que cette singerie soit en fait le dommage collatéral de rencontres historiques entre foi et raison parfois mutuellement irrespectueuses. Travailler à de nouvelles retrouvailles fructueuses entre ces deux ailes de la connaissance nécessite un autre travail précurseur et expressif de la catholicité de l’université : celui de l’articulation et de l’unification des savoirs.

Loin de tout concordisme, l’université catholique est amenée à se poster aux jointures des différents savoirs, à contribuer à les mettre en vis-à-vis dans le respect de leur autonomie propre ; bref, à révéler leur organicité en s’inspirant de l’organicité même de la nature. Comme point d’entrée possible de cette tâche, nous nous proposons de rapporter le critère de réfutabilité popperien à la mise en évidence, par l’épistémologie contemporaine, de faits de limitation interne qui imposent des conditions de validité et des limites à tout savoir scientifique. D’un côté en effet et selon Popper, la science progresse : non par l’affirmation de propositions universelles mais par la démonstration de négations singulières. Il apparaît ainsi une recherche « en creux » d’une cohérence des théories, cohérence définie par la non-contradiction. Popper aurait ainsi repris à son compte les thèses de Hilbert[9] qui se proposait de démontrer l’entière cohérence des axiomes de l’arithmétique et, dans la foulée, de formaliser entièrement les mathématiques sans faire quasiment appel à l’intuition. Nous savons que cette ambition fut désarmée par Gödel qui démontra l’impossibilité d’établir au sein d’un même langage formalisé la démonstration de la non-contradiction de ce même langage. Dans un autre théorème, dit d’incomplétude, Il démontra en outre que si un système formel est cohérent alors il est incomplet : il existe des énoncés effectivement vrais mais qui ne peuvent être prouvés dans et par ce système. Bref, il faut choisir : ou la cohérence ou la complétude. En ramenant donc l’effort de connaissance à un exercice de logique formelle, le popperisme ne peut que heurter tôt ou tard : ou l’incomplétude ou l’incohérence propre aux formalismes.

A l’instar des théorèmes de Gödel, d’autres faits de limitation ont été mis en évidence, par exemple en physique avec les relations d’incertitude de Heisenberg. La science économique présenterait également ses propres faits de limitation, comme par exemple le théorème d’impossibilité d’Arrow relatif au passage périlleux entre préférences individuelles et choix collectif. Les philosophes se sont rapidement intéressés à la signification de ces faits de limitation. Parmi eux, Jean Ladrière dont l’herméneutique s’enracine dans une dualité irréductible entre intuition et formalisation. Contrairement à la visée de Hilbert, il y a un excédent d’intuition dont ne peut venir à bout la formalisation. Les faits de limitation circonscrivent le champ d’efficacité des formalismes, qui eux gardent toute leur nécessité : elles contournent les insuffisances du raisonnement naturel et dissipent la brume originelle qui entoure l’intuition. Par extension, reconnaître les conditions de validité et les limites d’un certain type de savoir c’est délimiter implicitement sa juste scientificité. Cette dernière ne se pose plus en possibilité d’une réfutabilité programmée pour se perpétuer à l’infini, mais en appelle à une humble dépendance. Reconnaître l’incomplétude d’un savoir, c’est en effet s’ouvrir à la requête d’un autre type de savoir, d’une logique supérieure capable de donner du sens à cette incomplétude. A titre d’illustration, tout se passe comme si chaque échelle modélisée de la réalité – de la biomolécule aux écosystèmes anthropisés – ne devienne intelligible qu’à partir de son incomplétude ; et donc qu’avec l’aide d’un autre savoir lui-même limité. Il apparaît donc une mise en articulation « naturelle » des savoirs qui prend forme et s’effectue à partir de la nature même des faits de limitation propres à chaque science.

Si l’intuition excède toujours la formalisation, cela signifie également que le « pensable » dépasse immensément voire infiniment le « pensé ». En d’autres termes, l’intuition révèle comme en creux l’immense contingence de la nature ; autrement dit ses réserves inépuisables d’intelligibilité et donc de gratuité : la nature est à la source de nos intuitions. C’est cela même qui devrait nous inviter à investir à nouveaux frais un rapport synthétique entre la nature, en tant que contingence extrinsèque, et la liberté en tant que contingence intrinsèque. Loin de tout finalisme naïf et face notamment à des déterminismes sociaux parfois angoissants, c’est de l’immensité du pensable dont est dépositaire la nature que peut se déployer, en vis-à-vis, la liberté et la créativité humaines. Retrouver un vis-à-vis synthétique entre nature et liberté humaine participe également d’une catholicité de l’université à redessiner. Il s’agit d’un enjeu important à double titre : si l’on se rappelle d’une part que le dissentiment à l’encontre du magistère de l’Eglise, cristallisé parfois au sein même de l’université catholique, trouve ses fondements dans le refus de considérer la nature comme une instance morale. D’autre part, que la réflexion ecclésiale en matière éthique est sollicitée à nouveaux frais au regard de l’inédit des avancées biotechnologiques.

La tâche universitaire, une tâche éthique

En postulant à l’extrême inverse une liberté humaine contingentée par des lois quasi-physiques déduites de savoirs accumulant les incomplétudes[10], la posture de réfutabilité poppérienne ne ferait que masquer cette sorte de singerie morale évoquée précédemment : celle-là même qui prend les traits aujourd’hui d’un moralisme économique néo-libéral affectant gravement le liant social et la nature elle-même. Dans sa prétention normative, la science économique a en effet une dimension éthique, d’inscription du devoir-être dans l’être. Cette prétention éthique trouvera un nouvel élan à mesure que la discipline économique, à l’instar des autres sciences, reconnaîtra humblement l’incomplétude de son savoir et s’ouvrira à une hétéronomie garante en définitive de sa scientificité. Loin de contingenter et de figer la rationalité du sujet, la science économique doit s’en faire la servante ; servante de cette connivence voire de cette coïncidence entre la raison subjective et la raison objective inscrite dans la nature même. Entre ces deux raisons qui in fine n’en seraient qu’une, les mathématiques peuvent servir de langage commun pour découvrir, comme à tâtons, ces connivences entre vérités scientifiques et vérités morales. La raison économique participe à ce tâtonnement, non sans détours parfois fastidieux, en formalisant et en retrouvant lourdement ce que la morale a toujours su.[11] Il n’empêche, la connivence est bien au rendez-vous. Last but not least, dans cette période d’incertitudes environnementales lourdes auxquelles nous sommes confrontés, cette même raison économique dans son usage moral est amenée à reconnaître et promouvoir des harmoniques possibles entre le logos qui est inscrit dans la nature et les nomos, c’est-à-dire les lois d’organisation sociale que nous assignons à cette même nature. Retrouver un usage moral de la raison, c’est-à-dire sa capacité à comprendre la vraie fin de l’homme est un autre enjeu majeur d’une catholicité de l’université à redessiner.

L’herméneutique des faits de limitation suggérée par Ladrière rejoint ainsi d’une certaine manière la vision universitaire de Newman. Pour ce dernier, un savoir spécialisé ne peut subsister qu’en référence et qu’en dépendance avec les autres savoirs. Qu’une discipline renie cette organicité et cela lui fait perdre tôt ou tard sa prise sur le réel. Alors qu’à l’inverse, c’est la rencontre délibérée des différents savoirs qui fournit cohérence à l’ensemble ; mais une cohérence toujours incomplète, donc ouverte à de nouveaux horizons de sens. Une cohérence qui donne à l’université sa raison d’être : transmettre par enseignement l’universalité du savoir[12]. C’est dans cette perspective que la tâche universitaire est fondamentalement une tâche éthique, dans la mesure où elle est appelée à unifier des savoirs étendus, mais de plus en plus fragmentés, avec un agir humain désorienté. C’est en s’attachant de nouveau à la question du vrai, du bien et de leur articulation que l’université catholique pourra contribuer à résister à la marchandisation effrénée du savoir. C’est en dégageant des espaces de connivences entre vérités scientifiques et vérités morales, qu’elle entraînera les jeunes intelligences à lire la réalité en fonction de la totalité.

Accompagner vers la demeure de la foi

S’approcher de la vérité est une expérience de joie nous rappelle St Augustin. Redessiner la catholicité de l’université, c’est enfin doubler cette joie première de celle de nouvelles « retrouvailles » entre la foi et la raison, ces « deux ailes qui permettent à l’esprit humain de s’élever vers la contemplation de la vérité » (Fides et ratio). Mais qui dit retrouvailles, dit battement d’ailes encore balbutiant, en quête de nouvelles harmonies et synergies, cherchant à dissiper les malentendus passés et les poncifs d’un autre âge. Selon une lecture libre et suggestive de J. Laffitte[13], ces retrouvailles entre la foi et la raison peuvent encore être illustrées par la parabole du fils prodigue dont l’éloignement initial de la demeure paternelle symboliserait justement une raison qui s’éloigne de la foi. Cet éloignement se double d’une prétention folle d’autonomie, oubliant par là même que les acquis de la raison ont pu se forger grâce à la paternité de la foi. Coupée de celle-ci, n’ayant plus accès à la nourriture sapientielle, la raison s’anémie, perd son identité voire sa « raison d’être ». Dans cet extrême dénuement, elle trouve cependant encore en elle-même un sursaut vital pour reconnaître ses fautes et retrouver le chemin vers la foi. Cette analogie suggestive s’inscrit de toute évidence dans l’histoire même de toute la modernité occidentale et peut s’appliquer également au rapport d’apprivoisement entre la liberté et la vérité. Cette dernière se révèle en effet dans une demeure, celle d’une fidélité à la Parole même de Dieu (Jn 8, 32) qui conduit à la véritable liberté, celle des fils de Dieu dans la possession du vrai bien.



[1] Professeur Agrocampus Ouest et ICR. Please do not quote. Comments are welcome : dominique.vermersch@agrocampus-ouest.fr

[2] Auteur de Faut-il sauver les grandes écoles ? De la culture de la sélection à la culture de l’innovation, Paris, Presses de Sciences-Po, coll. « Nouveaux débats », 2007. Repris dans Esprit, Décembre 07

[3] Dumouchel P., Dupuy J.-P. (1979), L’enfer des choses, René Girard et la logique de l’économie. Ed du Seuil, Paris, 264p, p.10-11

[4] Ibid Veltz, Esprit décembre 07

[5] C’est ce que rappelait Benoit XVI dans le discours qu’il devait donner à l’université La Sapienza le 17 janvier 2008.

[6] Rappelons que pour K. Popper, une théorie est scientifique s’il est possible à partir de cette théorie de mettre en œuvre une expérience qui permettrait éventuellement de la réfuter.

[7] Sur les diverses facettes du concordisme, voir Lambert D., 1999, Sciences et théologie Les figures d’un dialogue. Ed; Lessius, Presses Universitaires de Namur, 220p.

[8] Ou encore la sentence terrible de Keynes : « Pour au moins cent années encore nous devons nous persuader, nous et les autres, que le bien est le mal et le mal est le bien, car le mal est utile et le bien ne l’est pas. » John M. Keynes, Essays in Persuasion. Economic Possibilities for our Grand-Children, 1930 ; New York, Mac Millan, 1972, p. 381.

[9]C’est ce que note Girard J.-Y., 2000, Les fondements des mathématiques, in : Michaud Y. Qu’est-ce que l’univers ? Vol 4, Ed. Odile Jacob, pp. 42-52.

[10] Du fait que les sciences humaines et sociales empruntent leur mode de formalisation aux sciences formelles et empirico-formelles, comment interagissent les faits de limitation propres à ces différentes sciences ?

[11]Dupuy J.-P., 1992, Le sacrifice et l’envie, Le libéralisme aux prises avec la justice sociale. Calmann-Lévy Paris, p. 59

[12] John Henry Newman, L’idée d’université. Ad Solem.

[13] L’agir rationnel du croyant. L’apport de l’encyclique Fides et Ratio à la théologie morale. Studia Moralia 38 (2000) 523-539.

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