Pierre Goursat et le charisme universitaire de la communauté de l’Emmanuel

Pierre Goursat et le charisme universitaire de la communauté de l’Emmanuel

Pierre Goursat patron d’un institut universitaire… A première vue, cela semble paradoxal.

D’abord, Pierre n’avait pas de diplôme universitaire, on ne sait même pas s’il a passé son bac, probablement qu’il en a été empêché par la maladie. Le seul diplôme qu’il ait obtenu à notre connaissance, c’est celui de l’Ecole du Louvre.

D’autre part, on voit davantage le fondateur de l’Emmanuel comme un artiste que comme un intellectuel. Il n’a rien écrit, rien publié, en dehors de quelques rares articles dans Il est vivant ou dans la revue de l’Office catholique français du cinéma.

Pourtant, ce paradoxe n’est qu’apparent Nous allons le voir dans deux périodes de sa vie : avant la communauté, et après la fondation de l’Emmanuel.

 

Avant 1972

S’il n’était pas un intellectuel au sens où on l’entend habituellement, Pierre était un homme très cultivé, il avait beaucoup lu et s’intéressait à des sujets très variés. En particulier, il a suivi des cours à l’Ecole pratique des hautes études, comme il l’a dit lui-même, mais en auditeur libre car l’école n’a aucune trace de lui. Pierre a raconté à Bernard Peyrous qu’il avait suivi dans cet établissement des cours d’archéologie et de civilisation celtique. Il voulait devenir conservateur au musée des Antiquités nationales de Saint-Germain-en-Laye. À l’époque, disait-il, ce sujet n’intéressait personne…

Après sa conversion, Pierre a été animé d’un désir ardent d’évangéliser dans tous les domaines, et en particulier dans le domaine culturel où le portait ses goûts. Avant la guerre, il a fondé une librairie, la Société de diffusion du livre, qui a fonctionné plusieurs années.

« En outre, » peut-on lire dans Le feu et l’espérance[1], « Pierre aurait désiré se lancer dans l’édition, et avait monté à cet effet le Centre du livre français, dont l’activité éditoriale ne semble pas avoir en fait fonctionné. » Mais c’est sous le couvert officiel de ce Centre du livre français que Pierre était le diffuseur en France de la Revue internationale du cinéma (organe de l’Office catholique international du cinéma), comme en témoignent les numéros de cette revue parus  entre 1949 et 1951. On connaît toute l’activité que Pierre a déployée dans le domaine des médias, notamment comme secrétaire général de l’Office catholique français du cinéma de 1960 à1970.

Il a aussi diffusé en France la Revue des questions scientifiques, car il s’intéressait aux rapports de la foi et de la science. « Nous avons publié, a expliqué Pierre à Bernard Peyrous, des articles scientifiques extrêmement intéressants, en particulier un article très important du chanoine Lemaître sur le “Big Bang”, au moment même où cette théorie était confirmée aux Etats-Unis, et des articles de Broglie et de Teilhard[2]. » Plus tard, dans la communauté, Pierre s’est passionné pour le débat sur le Suaire de Turin et a organisé de nombreuses conférences avec des spécialistes. Il a publié en 1979 un numéro spécial de la revue Il est vivant sur le sujet.

Ajoutons qu’il a été membre du comité directeur du Centre Catholique des Intellectuels français, dans les années d’après guerre et le début des années 1950, et qu’il a fréquenté un grand nombre d’intellectuels en vue dans son temps, sans parler des cinéastes comme Melville.  Il a été un élément décisif dans la conversion de Maurice Clavel.

Alors que dans sa jeunesse le monde intellectuel catholique était florissant en France, Pierre Goursat a pressenti puis assisté à la crise qui allait le secouer. Le monde intellectuel « était un monde qui ne se renouvelait pas. Mauriac avait dit : “ après moi, il n’y aura plus d’écrivains chrétiens ”. On ne l’a pas cru, mais en fait, il avait raison et le milieu ne s’est pas recruté. C’était une fin[3]. »

Bref, on peut dire qu’une des priorités de Pierre avant la fondation de la communauté était l’évangélisation de la culture, et l’évangélisation de l’intelligence à travers la culture.

 

Après 1972

Cette priorité, il ne l’a pas désavouée après la fondation de la communauté. Il semble qu’il l’ait déployée dans trois domaines :

 

D’abord le souci de l’évangélisation des étudiants. Dès la fondation de la Communauté, Pierre a lancé les jeunes qui se réunissaient autour de lui (rappelons que dans ses débuts, la Communauté était formée d’une grande majorité de jeunes, surtout de jeunes étudiants) à évangéliser leurs camarades : il a encouragé la formation de groupes de prière dans toutes les universités, dans les écoles d’ingénieurs et les hôpitaux où se formaient les étudiants en médecine.  Il suivait de près la vie de ces groupes, qui se sont montés à plus d’une quinzaine. Pierre a également envoyé une équipe de jeunes participer au pèlerinage annuel des étudiants à Chartres en vue de le renouveler de l’intérieur ; petit à petit l’Emmanuel y a animé une « route ».

 

Le deuxième domaine, le plus important, est le souci de la formation, d’une formation solide accessible à tous : formation des séminaristes, des jeunes (école d’évangélisation, dont Pierre a eu l’initiative), contenu des sessions… Pierre portait aussi une grande attention au contenu de la revue Il est vivant comme peuvent en témoigner à leurs dépends ceux qui ont travaillé avec lui… Il a aussi encouragé le lancement de revues spécialisées : Psychologie et foi, Foi et science, Education et foi… revues qui n’ont malheureusement pas persévéré.

 

On peut faire une mention particulière pour le centre Jean-Paul II, qui est un peu le fleuron des initiatives de Pierre dans le domaine de la formation. Ce centre était composé de deux parties, dont l’une était plus proprement liée à la formation dans le Renouveau charismatique, et l’autre que Pierre a appelé « Université des travailleurs », car il proposait des cours du soir dans des disciplines très variées : philosophie, théologie, liturgie, droit canon, morale, psychologie, études économiques, sociales et politiques… Il a fait venir des intervenants de grande qualité et de grande stature intellectuelle : les pères Louis Bouyer, Henri Cazelles, Jean-Louis Bruguès, Bédouelle, Feuillet, M.D. Philippe, Manteau-Bonamy, René Laurentin, Vincent Cosmao…

Le but de ce centre était de donner une formation solide intellectuellement mais nourrie et éclairée par une vision chrétienne de l’homme, selon ce que Jean-Paul II énonçait dans son encyclique Redemptor hominis, qu’il venait de publier et qui reste le programme phare de son pontificat. Voici comme Pierre Goursat explique le pourquoi du centre Jean-Paul II dans le numéro d’Il est vivant de septembre 1979 :

 

 » Dans son Encyclique « le Christ Rédempteur de l’homme », le Pape Jean Paul II se démarque des courants philosophiques actuels qui, sous le prétexte généreux de mettre l’homme en valeur, en arrivent pratiquement à évacuer la dimension divine.

Le Pape renverse totalement cette perspective. Comme le souligne le P. Marie-Dominique Philippe, « le Saint Père veut nous situer face à la signification de notre foi, qui est de regarder Jésus comme Sauveur des hommes. Et en centrant son Encyclique sur Jésus Rédempteur, il montre à la fois la Croix et la Gloire, il met en lumière les deux grandes dimensions indissociables de la Rédemption : la dimension divine et la dimension humaine (…)

Si l’Eglise se réfère simplement au monde, elle reste à sa remorque, elle ne peut plus lui indiquer la route à suivre. Ce n’est qu’en remontant à sa source, la Croix glorieuse d’où elle est née, qu’elle reste fidèle à sa vocation. »

Le programme du Centre International Jean Paul II correspond à cette perspective. Commençant par l’histoire critique des grands courants philosophiques, il annonce, dans sa partie théologique, Jésus Rédempteur et Sauveur de l’homme.

Une fois l’homme situé à sa vraie place par rapport à Dieu, il est possible de redécouvrir le mystère de son être en étudiant sa vie spirituelle et la psychologie des profondeurs, éclairées par l’amour. On peut alors aborder le domaine de l’activité de l’homme.

Le progrès technique, scientifique et économique n’est plus ordonné à l’homme. Au mieux à une certaine idée de l’homme. Les diverses idéologies et philosophies sous-jacentes aux systèmes économiques contemporains recherchent sans, doute le bien de l’homme, mais il s’agit de l’homme tronqué, amputé de l’essentiel, qui n’a rien à voir avec «l’homme réel», dont nous parle Jean Paul II.

Le Centre international Jean Paul II doit nous permettre de convertir notre coeur. Mais aussi de convertir notre intelligence, pour repenser les structures de la société, en tenant compte de tous les facteurs économiques et sociaux. Avec une intelligence purifiée, ordonnée à l’amour. » Pierre GOURSAT (Les Cahiers du Renouveau)

 

Ces cours avaient une grande audience, car si de nombreuses personnes venaient les écouter sur place, ils étaient enregistrés et les cassettes très largement diffusées.

 

Enfin, toujours dans le but de l’évangélisation de l’intelligence, Pierre a encouragé ceux qui avaient des capacités intellectuelles à les mettre en valeur. Lorsque Francis Kohn a parlé de Bernard Peyrous à Pierre, celui-ci a tout de suite désiré le rencontrer, précisément en tant qu’historien. D’autres frères ont été encouragés par le fondateur de l’Emmanuel et confirmés dans leurs vocations d’intellectuels.

D’autre part, Pierre avait réuni en 1979 une petite équipe de membres de la communauté engagés dans le monde universitaire dans différentes disciplines (physique, biologie, philosophie, psychologie…) comme Philippe Quentin, Jean Biesbrouck, Marie-Dominique Morch et d’autres. Ils se retrouvaient régulièrement autour du père Marie-Dominique Philippe pour échanger. Au cours de ces échanges, Pierre était présent ; il intervenait peu, mais recentrait le débat de temps en temps. C’est de cette équipe que sont issues les revues citées plus haut : Psychologie et foi, Foi et science, Education et foi. On peut considérer ce petit groupe comme le précurseur de l’Institut universitaire Pierre Goursat…

 

Elisabeth Baranger



[1] CATTA Hervé-Marie, PEYROUS Bernard. Le Feu et l’espérance : Pierre Goursat, fondateur de la communauté de l’Emmanuel. Paris, Editions de l’Emmanuel, 2e édition 2006.

 

[2] Pierre Goursat à Bernard Peyrous, juillet 1986.

[3] Pierre Goursat à Bernard Peyrous, juillet 1986.

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