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L’idée d’université selon Benoît XVI

Qui ignore les affinités profondes existant entre Joseph Ratzinger et le monde de l’Université [1] ? Jusqu’à son accès au siège archiépiscopal de Fresing-Münich, le futur pape a dédié le plus clair de son énergie et de son temps à l’enseignement supérieur : presque les deux tiers de sa biographie parlent de sa vie universitaire, d’abord comme étudiant, ensuite comme enseignant-chercheur [2]. Pourtant, l’on peinera à trouver dans son abondante bibliographie [3] une seule intervention, a fortiori un ouvrage, exclusivement consacré à l’Université, y compris durant la période de 23 ans qui couvre sa mission comme Préfet de la Congrégation pour la Doctrine de la Foi [4].

En revanche, il n’en est plus de même depuis qu’il est pape. Sa mission de successeur de Pierre le conduisant à parler de tous les sujets sur lesquels l’Église a compétence et qui requièrent sa lumière, Benoît XVI est intervenu à plusieurs reprises non seulement dans des Universités, catholiques ou civiles – ce qu’il faisait déjà auparavant –, mais sur elles. Le pape actuel ne manque pas une occasion de rappeler l’existence d’une Université catholique, ancienne comme l’Université pontificale salésienne [5], récente comme celle « qui vient d’être inaugurée » au Malawi [6], ou à venir en encourageant « la création d’une Université catholique » en Ethiopie [7] ou en Jordanie [8]. Plus encore, il insiste sur son importance. C’est ainsi qu’il souligne « l’œuvre accomplie par l’Université catholique d’Afrique centrale, qui est un signe de grande espérance pour l’avenir de cette région [9] » ou qu’il consacre tout un développement à l’Université catholique d’Eichstätt-Ingolstadt dans son discours aux évêques de la conférence épiscopale de la République Fédérale d’Allemagne en visite ad limina le 10 novembre 2006.

Toutefois, Benoît XVI n’a pas dépouillé le professeur Ratzinger, ainsi qu’il en faisait l’aveu à l’Université de Parme : « Ainsi que vous le savez, l’activité universitaire fut mon champ de travail pendant bien des années, et même après l’avoir abandonnée, je n’ai jamais manqué de la suivre et de me sentir spirituellement uni à elle. Maintes fois, j’ai eu la possibilité de parler en divers Athénées [10] ». Lors de ses interventions au monde universitaire, il n’hésite pas à faire mémoire du temps où il enseignait dans ce milieu qu’il a beaucoup aimé [11] – et dont il fut aimé [12]. Il parle donc de l’Université à la manière dont il l’a vécue : comme professeur qui à la fois enseigne et cherche. Ses discours sur l’enseignement catholique supérieur en portent la trace : s’ils abordent les questions d’institution, c’est toujours à la lumière des questions concernant la vérité, de sorte que celles-ci précèdent celles-là. Cette organisation qui respecte d’ailleurs l’ordre des choses, puisqu’elle éclaire les structures institutionnelles à partir de leur finalité, dicte le plan de l’article qui abordera successivement la mission (1) et la nature (2) de l’Université, pour conclure par une reprise réflexive non du contenu mais de la manière dont l’actuel Souverain Pontife considère l’enseignement supérieur catholique (3).

1) La mission centrale de l’Université

a) L’Université au service de la vérité

Pour Benoît XVI, l’Université est avant toutes choses une institution au service de la vérité. Telle est sa mission primordiale. Et si l’enseignement supérieur est aussi destiné à former les étudiants à la vie professionnelle et à devenir des citoyens, ces objectifs ne sont atteints qu’à travers la finalité hiérarchiquement première qu’est le gaudium de veritate [13]. En effet, « l’Église exerce une diakonia de la vérité au sein de l’humanité [14] ». Or, ce service s’exerce à travers la médiation privilégiée de l’éducation et des institutions qui en ont la charge, les écoles et les Universités. Ce qui se formule en termes de recherche de la vérité peut aussi, quodammodo, se dire en termes de culture. Le défi de l’Université est d’enseigner une culture : « l’Université catholique constitue un point de référence pour la communauté ecclésiale et offre une précieuse contribution scientifique, culturelle et formatrice au pays tout entier [15] ». Aussi Benoît XVI interpelle-t-il les enseignants de l’Université catholique de Milan dans un discours décisif au seuil de son pontificat : « Des milliers et des milliers de jeunes passent par les salles de cours de la “Cattolica”. […] Quelle culture ont-ils rencontrée, assimilée, élaborée ? Voilà le grand défi qui concerne tout d’abord l’équipe de direction de l’Université [16] ».

En affirmant ce tropisme pour le verum, cet « aléthotropisme », le pape actuel s’inscrit dans le sillage de son prédécesseur, lui-même universitaire de renom et en particulier de la « magna charta » des Universités catholiques, qu’il a voulue et longuement méditée : la Constitution Apostolique Ex corde Ecclesiæ [17] : « Le Pape Jean-Paul II a laissé un patrimoine d’enseignement très riche, qui a atteint son sommet dans la Constitution apostolique Ex corde Ecclesiae de 1990 [18] ». Or, ce document princeps affirme la primauté de cette finalité : « L’Université catholique a l’honneur et la responsabilité de se consacrer sans réserve à la cause de la vérité [19] ». Il précise ce souci de la vérité qui fait battre le cœur de l’Université d’au moins quatre manières. Enonçons-les sans entrer dans le détail. Le service de la vérité : 1. doit être « désintéressé », donc se refuser à toute instrumentalisation [20] ; 2. se réfracte en une double mission : la recherche et la transmission [21] ; 3. s’incarne dans un « dialogue entre foi et raison » et, plus globalement, dans une « intégration de la connaissance [22] » ; 4. enfin s’ouvre sur « une préoccupation éthique [23] » et le service de la société : « La mission fondamentale d’une Université est la quête continuelle de la vérité à travers la re­cherche, la préservation et la communication du sa­voir pour le bien de la société [24] »

Benoît XVI partage ces convictions fondamentales. Donnons-en quelques exemples. 1. S’adressant aux représentants du monde universitaire catholique à Washington, il salue leurs « contributions désintéressées – de la recherche extérieure au dévouement de ceux qui travaillent au sein des instituts scolaires [25] ». 2. À l’occasion d’une rencontre des Universités catholiques du monde entier, il les confirme dans leur « importante et exigeante tâche d’enseignement, d’étude et de recherche [26] ». 3. Nous verrons en détail plus loin combien Benoît XVI est préoccupé de l’unité plurielle du savoir qui, à côté des disciplines scientifiques, ne laisse de côté ni la foi ni la philosophie. 4. Parlant à l’Université du Sacré-Cœur de Milan, il rappelle les différents objectifs dans lesquels se distribue sa finalité, la transmission de la vérité, la recherche et le service de la société : les jeunes étudiants sont appelés à acquérir des « compétences professionnelles » et à les mettre « au service du bien » ; de même, « la recherche qui est effectuée dans les multiples Instituts de l’Université catholique […] est destinée […] à la promotion spirituelle et matérielle de l’humanité [27] ».

Assurément, ces affirmation n’ont rien d’inédit. Pourtant, à y regarder de plus près, loin de répéter ou simplement d’appliquer ce qu’a déjà dit le « grand pape » Jean-Paul II [28], Benoît XVI enrichit la pensée de son prédécesseur sur deux points d’importance. Enraciné dans une profonde vision de l’histoire et éclairé par une conception neuve de la raison, le pape actuel affine le diagnostic et offre un remède novateur.

b) L’Université menacée par une quadruple crise

Benoît XVI va préciser le diagnostic déjà posé par Jean-Paul II [29]. Là encore, son jugement part de la raison (comme puissance du vrai) pour aller vers l’Université et non pas l’inverse. Précisément, la raison actuelle traverse une quadruple crise – l’éclatement ; la réduction instrumentale ; le scepticisme ; la sécularisation – de sorte que l’Université court un quadruple risque.

La plupart des observateurs ont noté la fragmentation actuelle du savoir, voire son atomisation dans une poussière de spécialisations, sinon en ses conséquences noétiques, du moins en ses répercussions institutionnelles [30]. Plus rares sont ceux qui s’inquiètent du positivisme galopant, et de la réduction du savoir à la seule utilité [31]. Plus rares encore ceux qui, tels le philosophe Edgar Morin [32] ou le théologien Karl Rahner [33], corrèlent ces symptômes à une véritable crise de la connaissance. Mais presque personne ne rattache le tout à la rupture avec Dieu.

Avec une remarquable lucidité, le pape Benoît XVI articule ces quatre aspects de la crise de la raison qui affectent en profondeur l’Université.

1. Il constate et s’alarme de l’éclatement dramatique du savoir : « Combien il est urgent de redécouvrir l’unité de la connaissance et de freiner les tendances à la fragmentation et au manque de communication, ce qui est bien trop fréquent dans nos écoles [34] ! » Dans son discours à Ratisbonne, il rappelle son expérience de professeur selon laquelle « toutes les spécialisations rendent parfois incapables de communiquer les uns avec les autres [35] ».

2. Ensuite, Benoît XVI connecte cette pulvérisation au scepticisme actuel : « Dans la société actuelle, où la connaissance devient toujours plus spécialisée et sectorielle, mais est profondément marquée par le relativisme [36] ». Qui ne se souvient de la forte condamnation de la « dictature du relativisme [37] » que prononça Joseph Ratzinger, lors de son dernier acte public comme chef du Sacré Collège des cardinaux ? Si, comme pape, il n’a pas repris l’expression, il ne manque pas une occasion de signaler le péril lié à cette perte de sens. Aussi, « la mission fondamentale de toute Université [qu’]est ‘la quête continuelle de la vérité’ » se trouve-t-elle aujourd’hui menacée [38] ».

3. La raison, comme la nature, a horreur du vide. L’affaissement de la raison sapientielle en quête de vrai laisse la place vacante à une autre forme de rationalité, aujourd’hui prédominante : la raison positiviste et utilitaire. Plus précisément, c’est l’inflation de celle-ci qui conduit à l’effacement de la raison contemplative cherchant gratuitement le vrai. Le pape actuel établit cette corrélation dans l’importante conférence qu’il aurait dû prononcer à l’Université « La Sapienza » : « le péril dans le monde occidental – pour ne parler que de celui-ci – est aujourd’hui que l’homme, considérant la grandeur de son savoir et de son pouvoir, laisse tomber la question de la vérité » : en effet, « la raison se plie, pour finir, aux pressions des intérêts et à l’attraction de l’utilité, contrainte de la reconnaître comme le critère ultime [39] ». Pour être encore plus précis, cette rationalité présente trois pôles : empirique, mathématique et technique, les deux premiers ouvrant au troisième. Le concept de raison sur lequel fonctionne l’Occident est une raison qui observe et décrit, mesure et calcule, transforme et domine. On connaît son efficacité dans les domaines technique et scientifique [40]. De fait, nous savons comment ce risque d’une hypertrophie des moyens et d’une atrophie des finalités se traduit au sein de l’Université : réduction du savoir et de la vérité à ce qui est immédiatement sensible, mesurable et utile ; confusion du savoir et du pouvoir dans le savoir-faire ; substitution de la contemplation de la vérité par la seule action ; acquisition de compétences professionnelles au détriment d’une recherche désintéressée de la vérité ; mainmise d’une logique unilatéralement mercatique et entrepreneuriale sur l’Université ; etc. Ce que l’homme gagne en efficacité et productivité immédiate, il le perd en profondeur et en richesse de sens. L’être se dissout dans le faire. Si, autrefois, il a fallu protéger l’Université de sa récupération par le politique, aujourd’hui, elle doit être immunisée contre une réduction économique.

4. Enfin, la raison est aujourd’hui réduite à l’immanence. Les trois menaces précédentes trouvent ici leur raison d’être ultime. Lorsque l’intelligence (et l’homme lui-même) se coupe de sa source transcendante, loin de demeurer elle-même, elle perd peu à peu son ouverture horizontale au sens, à la contemplation désintéressé et enfin son unité. Telle est la conviction la plus profonde que Benoît XVI reçoit de la révélation biblique : créé à l’image de Dieu, l’homme ne peut sauvegarder son propre être qu’en le référant à sa divine Origine. Ce qui est vrai de l’homme en son intégralité se vérifie de sa raison. On notera, dans ce texte déjà cité adressé à des étudiants et des universitaires, le nombre d’images empruntées à la vie : « La raison – sollicitée par sa présumée pureté – devient alors sourde au grand message qui lui vient de la foi chrétienne et de sa sagesse, desséchant comme un arbre ses racines, et ne rejoignant plus les eaux qui lui donnent vie. Appliqué à notre culture européenne, cela signifie ceci : si elle ne veut s’autoconstruire que sur la base du cercle de ses propres argumentations, et sur ce qui la convainc sur le moment, si préoccupée de sa laïcité, elle se coupe des racines qui la font vivre. Non seulement elle ne gagne pas en rationalité et en pureté, mais elle se décompose et se brise [41] »

En fait, ces remarques plus allusives que développées présupposent une analyse passionnante opérée par Joseph Ratzinger alors qu’il était archevêque de Munich [42]. Comme très souvent chez celui-ci, le diagnostic est à la fois historique et doctrinal. Bien comprendre la crise actuelle de l’Université demande de brièvement remonter à son origine. Ainsi que chacun sait, l’Université est née, en Europe, au Moyen Age, de l’initiative de l’Église (ex corde Ecclesiæ). En effet, « la foi avait déclaré possible la recherche de la vérité et », plus encore, « obligeait à cette recherche » : la foi est, par nature, en quête d’intelligence (fides quærens intellectum [43]). Or, loin d’être univoque, cette quête de la vérité s’élargissait en une multitude de champs disciplinaires différents. Ces derniers ont donc conduit à la création des différentes facultés constitutives de l’Université médiévale [44]. Toutefois, « malgré la disparité », ces facultés « étaient unies par une orientation commune vers le problème de la vérité, dont elles savaient que la faculté de théologie garantissait la possibilité ». L’unité et l’universalité auxquels renvoie le beau nom d’Université se fondait non seulement sur la vérité mais sur une vision hiérarchique (au sens le plus étymologique) du savoir.

Or, à l’époque moderne, l’Aufklärung s’est certes construite autour de la raison, mais d’une raison réduite : « plus la philosophie des Lumières a avancé dans l’histoire, plus elle a évolué dans le sens d’une réduction de la notion de raison ». celle-ci « devient positiviste et se limite ainsi à ce qui peut toujours être reproduit expérimentalement » : elle abdique alors « le problème de la vérité » pour se concentrer sur les seules questions de « fonctionnalité ». D’où une première évolution de l’Université : « sous la loi du positivisme, elle devient un ensemble d’écoles spécialisées dans lesquelles les diverses ramifications de la raison positiviste et du mode de pensée fonctionnaliste sont développées avec une exigence extrême ». L’institution universitaire (Ratzinger parle de l’Allemagne, mais son propos peut aisément s’élargir à toute l’Europe de l’Ouest) se caractérise en plein par ce qu’il appelle avec force un « spécialisme borné [Fachidiotie] » et, en creux, par un refus systématique des questions ultimes concernant la vérité. Telle est, estime Ratzinger, la véritable cause de « l’explosion de 1968 ». La crise de la vérité ne pouvait pas ne pas se traduire par une crise institutionnelle : celle-ci « était objectivement inévitable ». Le problème est que la révolution culturelle de mai 68 fut conduite par le marxisme. Or, continue Ratzinger, cette « idéologie », matérialiste, faisait surgir la raison de la matière, donc de l’irrationnel, et renversait la contemplation en action (la praxis). Autrement dit, elle niait tout autant la centralité de la vérité. L’issue, elle aussi positiviste, était pire que le mal.

Nous assistons au troisième moment de cette dissolution que, en 1980, Ratzinger ne pouvait décrire : une fois le marxisme décrédibilisé par la chute du mur de Berlin, la rationalité pragmatique centrée sur le calcul d’intérêt présente auparavant, mais dopée par l’idéologie ultralibérale, prend son essor sans trouver de résistance durable. Comment n’influencerait-elle pas l’enseignement supérieur ?

Le diagnostic est clair et permet de corréler historiquement et systématiquement les quatre traits de la crise actuelle de la raison et de la vérité que servent l’Université : le positivisme utilitariste et la fragmentation du savoir sont les conséquences du scepticisme qui est lui-même l’effet de la sécularisation (autrement dit, du coup de force immanentiste).

c) L’Université, lieu d’un triple « élargissement de la raison »

À la nouveauté du diagnostic se joint l’originalité du remède. La raison pure que la modernité a cherchée, en se déliant de la double attache à la nature et à Dieu (l’autonomie contre la cosmo- et la théo-nomie), n’est qu’une raison appauvrie et rétrécie – cette rationalité « ne grandit plus, devenant ainsi plus petite [45] ». Son échec dessine un chemin : fonder l’Université sur une raison élargie et donc enrichie. Nous touchons ici l’un des thèmes majeurs du pontificat de Benoît XVI.

L’actuel évêque de Rome a introduit ce concept de raison large ou ample dans la conclusion de sa grande conférence à Ratisbonne : « Le courage de s’ouvrir à l’ampleur de la raison et non de nier sa grandeur […]. Dans cette amplitude de la raison, nous invitons nos interlocuteurs au dialogue des cultures. La retrouver nous-mêmes toujours à nouveau est la grande tâche de l’Université [46] ». Il le développe notamment dans deux conférences : aux participants à la rencontre européenne des professeurs d’Université du 23 juin 2007, à qui il propose d’ « élargir notre compréhension de la rationalité », et aux participants au vième symposium européen des professeurs universitaires du 7 juin 2008, qui avait justement pour thème : « Elargir les horizons de la rationalité ». Systématisant les propos de Benoît XVI, nous décrirons un triple élargissement de la raison répondant au triple rétrécissement opéré depuis les Lumières (unifiant relativisme et scientisme qui, aujourd’hui, vont souvent de pair) : de la science à la sagesse ; de la raison à la foi ; du logos à l’amour.

1. Nous avons vu que l’Université se fondait implicitement sur une conception à la fois empiriste, pragmatique et sceptique de la raison. Ce type de rationalité qui a fait ses preuves et fonde les sciences, ne peut toutefois prétendre s’identifier à la totalité des capacités de l’intelligence humaine. Voilà pourquoi le pape en appelle à une dilatation des horizons de rationalité. Il y va d’une juste vision de l’homme : Jean-Paul II parlait d’anthropologie « intégrale », Benoît XVI parle d’une anthropologie « concrète » [47]. Dans les deux cas, il s’agit de la même conviction : alors que la perspective héritée des Lumières est partielle, donc tronquée, celle que propose le Magistère correspond à « la personne humaine dans son uni-totalité [48] ». La raison rétrécie correspond donc à une vision abstraite de l’homme et la raison élargie à une anthropologie concrète, c’est-à-dire adéquate à la totalité du réel. Il vaut la peine de souligner le paradoxe : volontiers, la perspective matérialiste se présente comme concrète puisqu’elle réduit l’homme à ce qui est corporel et la vérité à ce qui est expérimentable ; mais elle ampute l’homme de sa réalité totale, donc concrète : l’« expérience historique concrète » atteint « l’homme dans la vérité la plus profonde de son existence ». Par conséquent, « Le nouveau dialogue entre foi et raison, […] s’il ne veut pas se réduire à un exercice intellectuel stérile, doit partir de la situation concrète de l’homme, et il doit développer sur celle-ci une réflexion qui en recueille la vérité ontologique et métaphysique [49] ».

Le pape ne saute donc pas directement de la science à la foi : une médiation philosophique est nécessaire. Il n’identifie donc pas non plus le concept de « raison élargie » à celui de raison ouverte à la foi. Ce logos plus ample est d’abord la raison philosophique ou métaphysique. De même que le politique ne se fonde pas immédiatement sur le religieux mais sur le moral [50], de même la science ne s’articule pas immédiatement à la foi mais appelle le discernement de la sagesse humaine [51]. Benoît XVI a le souci des médiations, souci qui s’enracine dans un sens profondément catholique du lien entre nature et grâce [52].

2. Si l’homo sciens (scientificus) doit s’ouvrir à l’homo sapiens, celui-ci doit à son tour accepter de se décentrer en direction de l’homo credens. Certes, la philosophie a sauvé le logos du muthos, mais il importe, note Benoît XVI, « de faire sortir la réflexion philosophique de son autosuffisance [53] ». Autrement dit, il s’agit de retrouver la dimension transcendante et religieuse de la raison. Cette conviction du pape actuel est tellement nodale qu’on la retrouve, toujours diversement exposée et argumentée, mais toujours réaffirmée, dans chacun de ses grands discours au monde de la culture ou à l’Université (au point que ces rencontres sont très attendues) : à l’Université de Ratisbonne en septembre 2006, à l’Université « La Sapienza » de Rome en janvier 2008, au Collège des Bernardins à Paris en septembre 2008, à l’Université catholique d’Amérique à Washington en avril 2008, à Westminster Hall en septembre 2010. À chaque fois, le Pontife romain se fonde sur une double conviction que l’on pourrait qualifier de noblesse et de faiblesse : selon la première, l’homme qui est créé par Dieu est destiné à plus grand que lui, à Dieu même, et la raison ouverte à la lumière de la foi [54] ; selon la seconde, l’homme est plus fragile qu’il ne le croit, ses convictions et ses pratiques requièrent une référence et une stabilité qui ne peuvent, ultimement, venir que de Dieu et de la religion [55].

D’aucuns s’alarmeront de cette place laissée à la religion. Ne va-t-elle pas évincer celle de la raison ? Répondre en détail à cette difficulté nous éloignerait trop de notre propos. Rappelons seulement deux affirmations constantes du pape (en continuité avec ce qui vient d’être dit sur la noblesse et la faiblesse). a. Raison et foi ne s’opposent pas. Certes, celle-ci n’est pas démontrable par celle-là. Mais toutes deux appartiennent à la vérité de l’homme qui dépasse ce qu’il peut mesurer et démontrer : « l’homme passe l’homme », écrivait Pascal dans la liasse des Contrariétés. Benoît XVI va jusqu’à parler de « la concordance parfaite, entre ce qui est grec, dans le meilleur sens du terme, et la foi en Dieu, fondée sur la Bible [56] ». b. S’il existe des pathologies de la raison (la cécité des Lumières à l’égard de la transcendance), il existe aussi des « maladies mortelles de la religion [57] » (ainsi que l’attestent les fondamentalismes). Selon un cercle à la fois herméneutique et thérapeutique, religion et raison sont donc appelées à se purifier mutuellement [58]. Voilà pourquoi il est tellement important qu’elles se rencontrent et dialoguent ; or, quel terrain plus propice que l’Université ? Lors d’un discours prononcé pour le 30ème anniversaire de la Constitution apostolique Sapientia christiana et le 60ème anniversaire de la reconnaissance de la Fédération internationale des Universités catholiques (FIUC), Benoît XVI exhortait la théologie à être au centre du « dialogue fructueux » avec « les autres domaines du savoir [59] ». En retour, l’Université est importante pour l’enseignement de la foi : « La transmission complète et fidèle de la foi à l’école et dans la formation des adultes dépend […] de façon déterminante de la formation des candidats au sacerdoce et des enseignants de religion dans les Facultés de théologie et dans les Universités [60] ».

Ce qui est vrai de la relation entre raison et foi l’est aussi de leurs relations avec le troisième type de savoir, les disciplines scientifiques : « L’Université, quant à elle, ne doit jamais perdre de vue sa vocation particulière d’être une “universitas” dans laquelle les diverses disciplines, chacune selon la manière qui lui est propre, sont envisagées comme des parties d’un unum plus vaste. Combien il est urgent de redécouvrir l’unité de la connaissance et de freiner les tendances à la fragmentation et au manque de communication [61] ».

La conséquence d’une telle vision est donc une nouvelle unité du savoir qui conjure l’hyperspécialisation éclatée qui prévaut aujourd’hui. Benoît XVI parle à ce sujet d’une « recherche ‘symphonique’ de la vérité [62] », faisant allusion à un ouvrage fameux de son collègue et ami le théologien suisse Balthasar [63]. Et puisque le sens de la vérité ne peut se fonder ultimement qu’en Dieu, « le travail quotidien d’une Université catholique » qui porte le souci constant du dialogue de la raison et de la foi, « n’est-il pas une aventure enthousiasmante ? Oui, sans aucun doute car, en agissant à l’intérieur de cet horizon de sens, on découvre l’unité intrinsèque qui relie les diverses branches du savoir : la théologie, la philosophie, la médecine, l’économie, chaque discipline, jusqu’aux technologies les plus spécialisées, car tout est lié [64] ». Voilà pourquoi Benoît XVI parle volontiers de l’Université catholique comme d’un « laboratoire [65] ».

3. Le double élargissement de la raison à la sagesse philosophique et à la lumière de la foi ne dit pas tout. Enfin, le pape se refuse à une vision seulement intellectuelle du savoir : « La connaissance ne peut jamais être limitée au domaine purement intellectuel [66] ». Il nous faut sortir d’une conception seulement logique où la raison se parle à elle-même et exclut tout ce qui lui est étranger, pour entrer dans une vision où la raison inclut l’amour. Autrement dit, passer du soliloque froid de l’homme moderne au dialogue chaleureux. Là encore, cette conviction s’enracine dans une vision adéquate ou concrète de l’homme : « la personne humaine » ne s’accomplit que « dans la vérité et dans l’amour [67] ». Or, « la vérité signifie plus que la connaissance : connaître la vérité nous amène à découvrir le bien. La vérité parle à l’individu dans son intégralité, en nous invitant à répondre avec tout notre être ». En regard, « l’idéologie séculariste creuse un fossé entre vérité et foi. Cette division a encouragé la tendance à confondre vérité et connaissance, et à adopter une mentalité positiviste qui, par son rejet de la métaphysique, nie les fondements de la foi et rejette la nécessité d’une vision morale [68] ».

De même que l’on a pu s’alarmer de l’ingérence de la foi dans le domaine du savoir, de même la crainte pourrait surgir qu’en s’ouvrant à l’amour, ne s’introduise une autre forme d’irrationalité, contredisant l’objectivité essentielle de la raison. La réponse à cette crainte sera la même qu’auparavant : elle s’étaye sur une conception trop étroite de la raison et de la vérité. Tout d’abord, l’amour dont il est ici parlé ne s’identifie pas au sentiment, mais à un acte de la volonté [69] et, dans une perspective chrétienne, au don de soi, c’est-à-dire à « l’ ‘être pour les autres’ du Christ [70] ». Ensuite, la dernière encyclique conjure toute irrationalité, notamment dans une formule heureuse qui fut ciselée avec soin : « La vérité est, en effet, lógos qui crée un diá-logos et donc une communication et une communion [71] ». Loin d’opposer ou même de juxtaposer caritas et veritas, Benoît XVI les unifie en profondeur. Cette affirmation s’alimente de deux convictions très anciennes du pape actuel – convictions qui sont directement issues du christianisme. Tout d’abord, la foi chrétienne lie l’informatif au performatif. Cette dernière catégorie qui a trouvé un déploiement singulier dans la deuxième encyclique, Spe salvi, éclaire aussi la dynamique interne de l’Université : « le christianisme n’est pas seulement un message informatif, mais un message performatif [72] » ; ainsi, « chaque institution éducative catholique est un lieu où rencontrer le Dieu vivant, qui en Jésus Christ révèle la force transformatrice de son amour et de sa vérité [73] ». Ensuite, la révélation chrétienne a définitivement lié le vrai au bien. Une conférence décisive de Joseph Ratzinger prononcée en l’an 2000 lors d’un colloque à la Sorbonne, l’explicite au plan historique [74] : les religions antiques cherchaient à prendre soin de l’homme, tout en désespérant d’une parole sur Dieu jugé inaccessible ; le christianisme, lui, révèle qui est Dieu et c’est dans cette vérité que le salut, donc le bien de l’homme, s’accomplit.

Une telle vision est de grande portée pour la mission concrète de l’Université catholique. Nous en verrons un certain nombre d’applications dans la deuxième partie de l’article. Revenons seulement ici sur la mission des institutions catholiques d’enseignement supérieur. De cette unité entre le vrai et le bien, il découle d’abord que l’Université ne peut se contenter d’instruire, donc de former l’intelligence ; elle doit aussi éduquer, s’adresser à toute la personne : à côté de la formation relative à « la recherche scientifique entendue strictement », « les études académiques » offriront aussi « aux jeunes la possibilité d’une maturation intellectuelle, morale et civile [75] ». Ensuite, nous rappelions ci-dessus que l’Université est finalisée par la recherche, l’enseignement et le service de la société [76]. Mais l’intime union de l’amour et de la vérité invite non pas à seulement accoler ces objectifs mais à les articuler vitalement. La diaconie de la vérité est orientée vers l’amour qui est service (cf. 1 Co 13,4). Dès lors le « et » devient un « pour ». « En Europe, comme partout, la société a un besoin urgent du service au savoir que la communauté de l’Université peut apporter. Ce service recouvre également les aspects pratiques de diriger la recherche et l’activité en vue de la promotion de la dignité humaine et de la tâche difficile de bâtir la civilisation de l’amour [77] ». En ce sens, Benoît XVI peut reprendre la devise de la FIUC qui articule la vérité et le bien : « “Sciat ut serviat”, savoir pour servir [78] ». Plaider pour une telle inclusion de la vérité dans la charité (qui est au cœur de la dernière encyclique, ainsi que le titre lui-même le suggère : Caritas in veritate), ne vise pas à aliéner subrepticement l’Université à la logique économique plus haut condamnée ; toutefois connecter plus étroitement la formation et les débouchés professionnels est nécessaire, surtout dans un monde douloureusement marqué par la précarité de l’emploi. La conjonction de ces deux logiques apparemment antinomiques ne peut se faire qu’en approfondissant le lien entre amour et raison, bien et vérité, compris dans leur intégralité.

2) La structure institutionnelle de l’Université catholique

La raison élargie, tel est le cœur palpitant, le centre brûlant de l’Université catholique selon Benoît XVI. La finalité éclaire l’être. C’est donc à partir de ce foyer que le pape actuel comprend la nature de l’Université catholique. Ne pouvant tout détailler, nous considérerons deux questions décisives : l’identité propre et la communauté universitaire des enseignants et des étudiants [79].

a) Son identité

L’Université catholique, ainsi que l’atteste l’expression, hérite d’une identité bipolaire. La Constitution Ex corde Ecclesiæ elle-même se fondait sur cette composition du substantif et de l’adjectif pour en définir la nature [80] ». Dès le début de son pontificat, le pape l’affirmait à la Cattolica de Milan : « une authentique Université catholique excelle par la qualité de la recherche et de l’enseignement et, dans le même temps, par la fidélité à l’Évangile et au Magistère de l’Église [81] ».

Une telle identité, complexe, riche de sa bipolarité, est doublement menacée. Le premier risque est celui de la sécularisation : effaçant le pôle confessionnel, l’Université minimise les signes de son identité catholique et la réduit à un vague humanisme. Tout au contraire, se fondant sur les propos de Jean-Paul II, le pape actuel affirme que « le fait d’être ‘catholique’ ne pénalise en rien l’Université, mais la valorise plutôt au maximum [82] ».

Le second péril, plus furtif, consiste à nouveau à juxtaposer les deux pôles au lieu de les articuler. C’est là qu’intervient ce qui vient d’être dit sur le service de la vérité et sur la raison élargie comme caractéristiques fontales de l’Université catholique. En tant qu’elle est catholique, elle adhère à une vérité intégrale qui joint la sagesse, la foi et le bien de l’homme, et est ouverte à l’universalité caractéristique de l’Université. Ensuite, alors qu’on associe souvent excellence au pôle Université, Benoît XVI inverse heureusement la perspective en la corrélant au Christ, donc au pôle de l’identité confessante : « soigner la qualité des instituts catholiques, afin qu’en leur sein l’on puisse vraiment se former selon ‘la plénitude de la stature’ du Christ (cf. Ép 4,13), en conjuguant la foi et la raison, la liberté et la vérité [83] ». Déjà, le pape le disait de l’Université catholique d’Eichstätt-Ingolstadt : « Avec elle, l’Allemagne catholique dispose d’un lieu d’excellence pour une confrontation de haut niveau académique, et à la lumière de la foi catholique, avec les courants spirituels et les problèmes, et en vue de la formation d’une élite spirituelle qui puisse affronter les défis du présent et de l’avenir dans l’esprit de l’Évangile [84] ». De fait, Benoît XVI rappelle que, dans les Universités catholiques, se sont formées « des générations entières de chrétiens exemplaires, qui ont su traduire dans leur vie et à travers leur vie l’Évangile, en s’engageant sur le plan culturel, civil, social et ecclésial [85] ». Et de citer Piergiorgio Frassati, Aldo Moro, etc.

Voilà pourquoi, contre toute tentation laïcisante, le pape souligne avec force le pôle d’identité [86]. C’est lors de sa visite pastorale aux Etats-Unis qu’il a développé avec le plus de force et de concrétude la catholicité de l’Université : « le témoignage public rendu à la manière d’être du Christ, telle qu’elle ressort de l’Évangile et qu’elle est proposée par le magistère de l’Église, modèle tous les aspects de la vie institutionnelle autant à l’intérieur qu’à l’extérieur des salles de classe. Prendre de la distance par rapport à cette vision affaiblit l’identité catholique et, loin de faire avancer la liberté, conduit inévitablement à la confusion autant morale qu’intellectuelle et spirituelle [87] » Et il précise cette identité en multipliant des interrogations qui sont autant de critères : « La même dynamique d’identité communautaire – à qui appartiens-je ? – vivifie l’éthos de nos institutions catholiques. L’identité d’une Université […] catholique n’est pas simplement une question de nombre des étudiants catholiques. C’est une question de conviction – croyons-nous vraiment que le mystère de l’homme ne devient clair que dans le mystère du Verbe incarné (cf. Gaudium et spes, n. 22) ? Sommes-nous vraiment prêts à confier tout notre « moi » – intellect et volonté, esprit et cœur – à Dieu ? Acceptons-nous la vérité que le Christ révèle ? La foi est-elle ‘tangible’ dans nos Universités […] ? Lui donne-t-on une expression fervente dans la liturgie, dans les sacrements, à travers la prière, les actes de charité, la sollicitude pour la justice et le respect de la création de Dieu ? Ce n’est que de cette manière que nous témoignons réellement du sens de qui nous sommes et de ce que nous soutenons ».

b) La communauté académique

L’Université se caractérise aussi par la communauté académique des enseignants et des étudiants qui la composent. L’on sait qu’aujourd’hui les uns comme les autres souffrent de se sentir isolés dans l’environnement anonyme de ces institutions. Benoît XVI tire la conséquence de cet élargissement spécifiquement chrétien de la raison – certes et préférentiellement la troisième ouverture (à l’amour), mais aussi les deux premières (au sens et à la foi) – pour proposer une vision renouvelée de cette communauté.

1. Le pape s’est adressé spécifiquement aux professeurs d’Université à plusieurs occasions.

D’une part, il les exhorte « à incarner la vertu de la charité intellectuelle en assumant leur vocation primordiale de former les générations futures non seulement en transmettant des connaissances, mais à travers le témoignage prophétique de leurs propres vies [88] ». Dans un discours ultérieur, le pape revient sur la notion de « charité intellectuelle ». Même si ce qu’il dit s’adresse plus généralement à tout éducateur chrétien, son propos embrasse aussi les exigences de l’enseignant universitaire. Il vaut la peine de le citer avec générosité : « Cet aspect de la charité demande à l’éducateur de reconnaître que sa profonde responsabilité de guider les jeunes à la vérité est tout simplement un acte d’amour. En vérité, la dignité de l’éducation réside dans la promotion de la vraie perfection et de la joie de ceux qui doivent être guidés. En pratique, la “charité intellectuelle” soutient l’unité essentielle de la connaissance contre la fragmentation qui s’ensuit quand la raison est détachée de la recherche de la vérité. Cela guide les jeunes vers la satisfaction profonde d’exercer la liberté en relation à la vérité, et cela nous pousse à formuler la relation entre la foi et les divers aspects de la vie familiale et civile. Une fois que la passion pour la plénitude et l’unité de la vérité a été réveillée, les jeunes goûteront assurément la découverte que la question sur ce qu’ils peuvent connaître les conduit à la grande aventure de ce qu’ils devraient faire. Ils font ici l’expérience de “en qui” et de “en quelle chose” il est possible d’espérer et ils seront inspirés pour apporter leur contribution à la société qui fait naître l’espérance chez les autres [89] ».

De plus, si « la vérité est lógos qui crée un diá-logos », il est essentiel de créer une interconnexion entre enseignants : « Chers amis, puissent vos réflexions au cours de ces journées être fécondes et aider à construire un réseau actif de professeurs d’Université engagés à apporter la lumière de l’Évangile à la culture contemporaine [90] ». Voilà pourquoi Benoît XVI parle d’un « Corps enseignant [91] ». Il fonde son propos sur une réflexion anthropologique – « l’existence humaine » vit dans une « tension harmonieuse entre deux pôles fondamentaux : la solitude et la communion » – et sur un constat psychosociologique – aujourd’hui, du fait surtout de la « diffusion des nouvelles technologies informatiques », les nouvelles générations courent « deux risques » qui correspondent à une absolutisation d’un des deux pôles : la dispersion de « la dimension sociale en mille fragments » et l’isolement de « celle personnelle » « en une réalité toujours plus virtuelle ». Enfin, il applique ces considérations à l’Université : « de par sa nature, elle vit de cet équilibre vertueux entre le moment individuel et le moment communautaire, entre la recherche et la réflexion de chacun et le partage ainsi que la confrontation ouvertes aux autres, sur fond d’horizon tendanciellement universel [92] ».

Enfin, une raison élargie à l’amour suppose l’unité entre la parole et la vie, donc valorise le témoignage d’existence. Voilà pourquoi, s’adressant aux enseignants, le pape souligne « l’extrême importance de votre compétence et de votre témoignage au sein de nos Universités [93] ».

D’autre part, concernant non plus l’amour mais la vérité comprise en son intégralité, si Benoît XVI ne manque pas de « réaffirmer la grande valeur de la liberté académique », il rappelle tout autant que cette liberté n’est pas un absolu. La grammaire elle-même le signifie qui ajoute toujours un complément d’objet à la liberté : ici, il s’agit de la liberté de penser ou de rechercher ; or, pensée et recherche sont finalisées par la vérité : « En vertu de cette liberté, vous êtes appelés à chercher la vérité partout où l’analyse attentive de l’évidence vous conduit ». Par conséquent, « la liberté rejoint la certitude de la vérité [94] ». Le successeur de Pierre ajoute un autre argument : faire de la liberté l’unique critère de la réforme de l’Université isole celle-ci de la société et la rend auto-référentielle. Or, « ce n’est pas la liberté chrétienne ! Vraiment libre, selon l’Evangile et la tradition de l’Église, est la personne, la communauté ou l’institution qui répond pleinement à sa nature et à sa fin ; or, la vocation de l’Université est la formation scientifique et culturelle des personnes en vue du développement de toute la communauté sociale et civile [95] ».

2. S’adressant aux étudiants, Benoît XVI met aussi implicitement en œuvre son concept de rationalité élargie dont doit vivre l’Université d’aujourd’hui et de demain.

D’une part, aux membres de la Fédération des universitaires catholiques italiens [96], qu’il appelle avec affection « chers jeunes amis », Benoît XVI rappelle « l’ ‘amitié possible’ entre l’intelligence et la foi, qui implique l’effort incessant de conjuguer la maturation dans la foi avec la croissance dans l’étude et l’acquisition du savoir scientifique ». De cette amitié se déduit que la foi ne se construit pas sur les décombres du savoir ; tout au contraire, l’une suppose l’autre. L’affirmation de cette unité peut se résumer dans la belle expression « croire dans les études » : « ‘Croire dans les études’ veut dire reconnaître que les études et la recherche – en particulier pendant les années d’Université – possèdent une force intrinsèque d’élargissement des horizons de l’intelligence humaine ». Or, cela suppose que la formation réponde à un certain nombre de conditions qu’il résume en cinq épithètes : « que les études universitaires conservent un caractère exigeant, rigoureux, sérieux, méthodique et progressif ». Excellence rime avec exigence.

Quant à la formation à la foi chrétienne, le pape rappelle aussi que « enseignants et administrateurs des Universités […] ont le devoir et le privilège d’assurer que les étudiants reçoivent une instruction dans la doctrine et dans la pratique catholiques [97] », suivant en cela ce que demande expressément la Constitution Ex corde Ecclesiæ [98]. Mais recevoir un cours sur la Révélation ne suffit pas. Encore faut-il l’accueillir dans la disposition requise, c’est-à-dire l’humilité. Aussi Benoît XVI met-il en garde contre la tentation de la superbe : « lors du récent Agorà de Lorette, lorsque j’exhortais les jeunes italiens à ne pas suivre la route de l’orgueil, mais celle d’un sens réaliste de la vie ouvert à la dimension transcendante [99] ».

D’autre part, selon la logique du troisième élargissement qu’est l’amour, l’Université est le lieu d’apprentissage concret de l’unité non seulement des savoirs mais des personnes, dans la rencontre des cultures. C’est ainsi que, répondant aux questions des journalistes, Benoît XVI souligne l’importance de la présence des chrétiens au Moyen-Orient en précisant concrètement le rôle qu’ils peuvent jouer, par exemple par la médiation des écoles ou des Universités : « Nous sommes en train de créer une Université catholique en Jordanie : il me semble que c’est là une grande perspective, là des jeunes – qu’ils soient musulmans ou chrétiens – se rencontrent, apprennent ensemble ; là se forme une élite chrétienne qui se prépare à travailler pour la paix [100] ».

3) Conclusion

Ces quelques citations et réflexions suffisent à montrer la richesse de la pensée de Benoît XVI sur le monde universitaire [101]. Tel le scribe de l’Évangile, le pape actuel tire de son trésor – la Constitution Ex corde Ecclesiæ mais aussi son expérience –, du neuf et de l’ancien.

Il est temps de justifier le titre qui, de manière transparente, est emprunté au maître ouvrage de John Henry Newman [102]. L’on sait les profondes affinités entre les théologies de l’illustre converti et de Joseph Ratzinger qui, devenu pape, l’a tout récemment béatifié (alors qu’il ne préside habituellement que les canonisations). Ces connivences concernent non seulement la doctrine, mais aussi la forma mentis. Alors que la langue française identifie l’idée au concept, à la notion spéculative, le terme anglais l’enrichit d’une dimension dynamique et active – qui n’est pas loin de l’idea factiva des scolastiques. Ainsi qu’il appert dans l’autre grand ouvrage de Newman sur le développement du dogme, l’idée correspond à un principe organique, un germe de vie qui croît [103].

Or, Benoît XVI se fait de l’Université une « idée », c’est-à-dire une notion très dynamique et concrète. Comme le bienheureux converti, il part d’un noyau : ce germe de l’Université n’est pas exactement la théologie, mais le logos en toute son amplitude, celui qui participe du Logos ou ce qu’il appelle la « raison élargie ». Comme Newman, le pape suit l’évolution de l’institution. Il ne manque pas l’occasion de faire référence au passé, mais sans nul passéisme. Loin de vouloir restaurer un âge d’or, par exemple médiéval, qui de toute manière n’a jamais existé, il cherche bien plutôt de sauver la modernité contre elle-même. Car, croisant l’histoire avec l’évaluation présente qui croise ombres et lumières, le pape propose des prospectives qui ouvrent l’avenir. Par exemple, dans son allocution décisive aux Bernardins, il scrute de près les « racines de la culture européenne », car il découvre que les « monastères furent des espaces où survécurent les trésors de l’antique culture et où, en puisant à ces derniers, se forma petit à petit une culture nouvelle [104] ». L’on sait combien la catégorie de transformation est au cœur de la vision théologique de Benoît XVI [105]. Le « christianisme » doit se comprendre « comme une transformation réelle de l’existence de l’homme [106] ». Aussi, de même, « les Universités catholiques sont appelées à un renouvellement continuel [107] ».

À plusieurs reprises, Benoît XVI est revenu sur le souci qu’a l’Italie de la réforme universitaire [108]. Mais encore faut-il bien se comprendre sur la nature de cette réforme. Le terme se comprend dans un sens en général technique et institutionnel. Mais « ces modifications sont efficaces si elles sont accompagnées d’un sérieux examen de conscience de la part des responsables à tous les niveaux, mais plus généralement, de chaque enseignant, de chaque étudiant et de tout le personnel technique et administratif [109] ». Aussi le pape appelle-t-il de ses vœux autant une nouvelle forme de rationalité qu’une nouvelle institution universitaire. « Le nouveau dialogue entre foi et raison, requis aujourd’hui, ne peut pas avoir lieu dans les termes et de la manière dont il a eu lieu par le passé [110] ». La dernière encyclique parle d’« une nouvelle synthèse humaniste [111] ». Benoît XVI applique cette expression qui est tout un programme aux « Universités catholiques » pour que, « fidèles à leur identité qui fait de l’inspiration chrétienne une qualité particulière », elles promeuvent cette synthèse, « un savoir qui soit “sagesse capable de guider l’homme à la lumière des principes premiers et de ses fins dernières” [112] ».

Je me permettrais d’ajouter une proposition plus personnelle dans le prolongement des intuitions si puissantes et réconfortantes de Benoît XVI : la vérité ne serait-elle pas lógos qui crée un diá-logos car elle est ouverte à un pros-logos ? Les Grecs pensaient, cherchaient la vérité en dialoguant, les médiévaux, en priant, donc, si l’on peut dire, par allusion au livre exemplaire de saint Anselme, en « prosloguant » [113], les modernes, en réfléchissant dans leur poêle, donc en monologuant. Chaque période de l’histoire a fécondé la pensée, mais parfois en excluant les apports de l’époque antérieure [114]. Nous retrouvons aujourd’hui péniblement le dialogue à travers l’interdisciplinarité (mais il faudra peut-être encore plus d’énergie pour amener les philosophes de différentes écoles à s’écouter dans une féconde). L’un des défis de l’Université catholique ne serait-il pas de mettre en œuvre ce « proslogue » religieux, pour en faire l’un des trois pôles de l’unité des savoirs ? Ne serait-il pas aussi de rappeler que cette unité ne sera féconde que si elle est aussi communion des personnes, donc espace chaleureux informé par le respect, l’écoute et, osons-le dire, par l’amour entendu comme philia ?

Pascal Ide

Résumé

Cet article étudie la conception de l’Université que développe Benoît XVI depuis le début de son pontificat en ses différentes interventions. Dans une première partie, il en présente le noyau, à savoir la mission : l’Université est une institution au service de la vérité. En ce sens, le pape actuel s’inscrit dans le sillage de la Constitution Apostolique Ex corde Ecclesiæ. Toutefois, il l’enrichit dans la continuité. Tout d’abord, il précise la nature de la crise actuellement traversée par l’enseignement supérieur qui est d’abord une crise de la raison, précisément une quadruple crise – l’éclatement ; la réduction instrumentale ; le scepticisme ; la sécularisation. Ensuite, il propose un remède novateur : fonder l’Université sur une raison élargie. Triple doit être cet élargissement de la raison : de la science à la sagesse ; de la raison à la foi ; du logos à l’amour. Dans une seconde partie, à partir de cette mission ou finalité, l’article étudie la nature de l’Université catholique selon Benoît XVI. Il détaille deux questions décisives : l’identité propre de l’Université catholique – soulignant l’importance première de la catholicité – et la communauté académique des enseignants et des étudiants – qui doit constituer un corps animé ultimement par la charité. Enfin, la conclusion revient sur la manière même dont le pape pense la réforme actuelle de l’Université.

Biobibliographie

Né en 1957, Mgr Pascal Ide est prêtre du diocèse de Paris et membre de la communauté de l’Emmanuel. Actuellement, il est chef du service des Universités catholiques à la Congrégation pour l’Éducation Catholique. Il est docteur en médecine, en philosophie et en théologie. Il a publié de nombreux articles et une vingtaine de livres notamment en éducation, en éthique, en philosophie et en théologie, dont un certain nombre sont traduits en d’autres langues : Guide de l’éducation (Paris, Droguet-Ardent, 1992) ; Être et mystère. La philosophie de Hans Urs von Balthasar (Namur, Culture et vérité, 1995) ; Le corps à cœur. Essai sur le corps (Versailles, Saint-Paul, 1996) ; Petit éloge du don (Paris, L’Emmanuel, 1997) ; Les sept péchés capitaux (Paris, Édifa-Mame, 2002) ; Le zygote est-il une personne humaine ? (Paris, Téqui, 2004) ; « Le Christ donne tout ». Benoît XVI, une théologie de l’amour (Paris, L’Emmanuel, 2007).

 

 


[1] Qu’il soit d’emblée entendu que nous n’opérons pas ici de distinction entre Université et Institution d’études supérieures.

[2] Cf. Cardinal Joseph Ratzinger, Ma vie. Souvenirs (1927-1977), trad. Martine Huguet, Paris, Fayard, 1998, p. 49-138. L’excellente introduction à la pensée de Ratzinger d’Aidan Nichols (le titre français, trompeur, est heureusement corrigé par le sous-titre) parle aussi en détail de la vie universitaire du théologien bavarois (Aidan Nichols, The Theology of Joseph Ratzinger, T. & T. Clark ; réédité sous le titre The Thought of Benedict XVI, 2005. La pensée de Benoît XVI. Introduction à la théologie de Joseph Ratzinger, trad. Éric Iborra et Pierre Lane, coll. « Théologie », Genève, Parole et Silence, 2008).

[3] Cf. la bibliographie élaborée par H. Höfl, dans les Mélanges offerts au cardinal Ratzinger pour son 60e anniversaire : W. Baier et alii (éd.), Weisheit Gottes – Weisheit der Welt. Festschrift für Joseph Kardinal Ratzinger zum 60. Geburtstag, 86941 Sankt Ottilien, EOS-Verlag, 1987, pp. 3-77. Elle regroupe pas moins de 101 ouvrages, 383 articles et 34 contributions à des collectifs.

[4] On fera appel plus bas à un bref mais important développement sur l’Université dans un article paru en 1980.

[5] Cf. Discours aux membres du Centre d’études pour l’école catholique de la conférence épiscopale italienne, Rome, 25 septembre 2008.

[6] Discours aux évêques de la conférence épiscopale du Malawi en visite ad limina Apostolorum, Rome, 29 septembre 2006.

[7] Discours aux évêques d’Éthiopie et d’Érythrée en visite ad limina Apostolorum, Rome, 17 octobre 2005.

[8] Cf. Entretien accordé aux journalistes au cours du vol pour son pèlerinage en Terre Sainte, 8 mai 2009.

[9] Cérémonie de bienvenue, Aéroport international Nsimalen de Yaoundé, 17 mars 2009.

[10] Discours aux enseignants et étudiants de l’Université de Parme, Parme, 1er décembre 2008.

[11] Voici comment le pape initie son discours à l’Université de Ratisbonne dont il fut professeur titulaire de dogmatique et d’histoire des dogmes de 1969 jusqu’en 1977 : « C’est pour moi un moment de grande émotion que de me retrouver encore une fois à l’Université et de pouvoir de nouveau donner un cours. Mes pensées me ramènent aux années durant lesquelles, après une belle période à l’Institut supérieur de Freising, j’ai commencé mon activité académique comme enseignant à l’Université de Bonn » (Discours à l’Université de Ratisbonne, 12 septembre 2006, première version. La version définitive atténue cette impression ‘professorale’ en traduisant : « donner une conférence »).

[12] Ferdinand Horst, un des étudiants qui assista aux premières leçons de Joseph Ratzinger comme professeur titulaire de théologie fondamentale à l’Université de Bonn, en 1959, témoigne : « Ses cours étaient préparés au millimètre près. Il les faisait en paraphrasant le texte qu’il avait préparé avec des formules qui semblaient parfois se composer comme une mo­saïque, avec une richesse d’images qui me rappelait Romano Guardini. Durant certains cours, comme dans les pauses d’un concert, on aurait pu entendre une mouche voler » (Gianni Valente, « Tradition et liberté : les cours du jeune Joseph », article trouvé sur le site http://www.30giorni.it/fr/articolo.asp?id=10338).

[13] Selon le mot de saint Augustin, Confessions, L. X, xxiii, 33.

[14] Discours aux représentants du monde universitaire catholique, Université catholique d’Amérique, Washington, 17 avril 2008.

[15] Regina cœli, Pavie, Esplanade « Orti dell’Almo Collegio Borromeo », 22 avril 2007.

[16] Discours pour l’inauguration de l’année académique à l’Université catholique du Sacré-Cœur, Milan, 25 novembre 2005.

[17] Jean-Paul II, Constitution Apostolique Ex corde Ecclesiæ sur les Universités catholiques, 15 août 1990, AAS 82 (1990) 1475-1509 (désormais cité ECE). L’expression citée est au n. 8 et celle de saint Augustin (cf. note précédente) au n. 1.

[18] Discours pour l’inauguration de l’année académique à l’Université catholique du Sacré-Cœur, Milan, 25 novembre 2005).

[19] ECE, n. 4.

[20] « Son caractère catholique rend l’Université plus capable de s’adonner à la recher­che désintéressée de la vérité — recherche qui n’est donc pas subordonnée, ni conditionnée par des intérêts particuliers de quelque genre que ce soit » (ECE, n. 7)

[21] Cette distinction est omniprésente dans Ex corde Ecclesiæ et structure par exemple l’organisation du paragraphe sur « Nature et objectifs ». C’est ainsi que le n. 20 reprend les quatre aspects constitutifs de la recherche du point de vue de la transmission du savoir développés dans les n. 16 à 19, en commençant ainsi : « Considérant l’étroite relation entre investi­gation et enseignement » (ECE, n. 20).

[22] ECE, n. 16 et 17.

[23] ECE, n. 18.

[24] ECE, n. 30.

[25] Discours aux représentants du monde universitaire catholique, Université catholique d’Amérique, Washington, 17 avril 2008.

[26] Discours aux enseignants et aux étudiants des Universités catholiques romaines, Rome, 19 novembre 2009.

[27] Discours pour l’inauguration de l’année académique à l’Université catholique du Sacré-Cœur, Milan, 25 novembre 2005.

[28] Selon l’expression dont use Benoît XVI, Lumière du monde. Le pape, l’Église et les signes des temps, Un entretien avec Peter Seewald, trad. Nicole Casanova et Olivier Mannoni, Paris, Bayard, 2010, p. 38.

[29] Notamment dans sa Lettre encyclique Fides et ratio aux évêques de l’église catholique sur les rapports entre la foi et la raison, 14 septembre 1998, chap. vii : « Exigences et tâches actuelles ».

[30] Cf. Lindsay Waters, L’éclipse du savoir, trad. Jean-Jacques Courtine, Paris, Allia, 2008. L’auteur fait état des quelques chiffres suivants. En 1980, les presses de Cambridge et celles d’Oxford publiaient respectivement 543 et 802 titres par an, et, en 2000, 2376 et 2250 (p. 17). Or, la croissance en quantité ne s’accompagne pas d’une montée en qualité mais plutôt en insignifiance. La conséquence en est que les livres se vendent beaucoup moins : dans le secteur des Humanités, les ventes moyennes sont ainsi passées aux États-Unis en 30 ans de 1250 exemplaires à 275. On pourrait aussi montrer cette frénésie productiviste à partir du déplacement des livres aux revues : en 1980, 65 % du budget des bibliothèques de l’Université de Californie allaient aux livres et 35 % aux revues, alors qu’en 2003, il se répartit à raison de 20 % pour les livres et de 80 % pour les revues.

[31] Cf. Michel Freitag, Le naufrage de l’Université et autres essais d’épistémologie politique, Québec et Paris, Nuit blanche éditeur et La Découverte, 1995.

[32] Cf. Edgar Morin, Les sept savoirs nécessaires à l’éducation du futur, Paris, Seuil, 2000.

[33] Cf. Karl Rahner, De la patience intellectuelle envers soi-même, Conférence donnée au Centre Sèvres le 11 avril 1983 suivie d’une bibliographie française de ses œuvres et d’une sélection de ses écrits originaux les plus importants, Paris, Centre Sèvres, 1984.

[34] Discours aux participants à la rencontre européenne des professeurs d’Université, Rome, 23 juin 2007.

[35] Discours à l’Université de Ratisbonne, 12 septembre 2006.

[36] Discours aux enseignants et aux étudiants des Universités catholiques romaines, Rome, 19 novembre 2009.

[37] Homélie de la messe Pro eligendo Romano Pontefice, Basilique Saint-Pierre, 18 avril 2005.

[38] Discours pour l’inauguration de l’année académique à l’Université catholique du Sacré-Cœur, Milan, 25 novembre 2005.

[39] Discours prévu à l’Université « La Sapienza », Rome, 17 janvier 2008.

[40] « Cette conception moderne de la raison, pour le dire en raccourci, repose sur une synthèse entre le platonisme (cartésianisme) et l’empirisme, confirmée par le progrès technique. D’une part, on présuppose la structure mathématique de la matière, pour ainsi dire, sa rationalité interne, qui permet de la comprendre et de l’utiliser dans sa forme efficiente. Ce présupposé est en quelque sorte l’élément platonicien de la compréhension moderne de la nature. D’autre part, pour nos intérêts, il y va de la fonctionnalité de la nature, où seule la possibilité de la vérification ou de la falsification par l’expérience décide de la certitude. Selon les cas, le poids entre les deux pôles peut se trouver davantage d’un côté ou de l’autre » (Discours à l’Université de Ratisbonne, 12 septembre 2006).

[41] Discours prévu à l’Université « La Sapienza », Rome, 17 janvier 2008.

[42] « Politique de l’Église et théologie », original dans Internazionale katholische Zeitschrift, 9 (1980), p. 425-434, trad. Philippe Jordan et al., dans Joseph Ratzinger, Église, œcuménisme et politique, Paris, Fayard, 1987, p. 204-220, ici p. 207-210. Les citations qui suivent sont tirées de ce passage.

[43] Cf. Audience générale, 21 octobre 2009.

[44] Benoît XVI en traite dans son Discours au monde de la culture, Collège des Bernardins, Paris, 12 septembre 2008.

[45] Discours prévu à l’Université « La Sapienza », Rome, 17 janvier 2008.

[46] Discours à l’Université de Ratisbonne, 12 septembre 2006.

[47] Le terme « concret » est une catégorie centrale de la pensée de Benoît XVI (cf. Pascal Ide, « Le Christ donne tout ». Benoît XVI, une théologie de l’amour, Paris, L’Emmanuel, 2007, p. 136-141). On en rencontre par exemple deux occurrences dans le Discours aux participants au vie symposium européen des professeurs universitaires, Rome, 7 juin 2008.

[48] Discours aux participants au vie symposium européen des professeurs universitaires, Rome, 7 juin 2008.

[49] Discours aux participants au vie symposium européen des professeurs universitaires, Rome, 7 juin 2008.

[50] Cf. Pascal Ide, « Benoît XVI et la laïcité », Sources vives, n° 145 (mai 2009), p. 53-73.

[51] Sur le rôle médiateur exercé par la philosophie entre les différentes disciplines scientifiques et la foi, Benoît XVI suit l’enseignement de Jean-Paul II : « La référence aux sciences, utile dans de nombreuses circonstances parce qu’elle permet une connaissance plus complète de l’objet d’étude, ne doit cependant pas faire oublier la médiation nécessaire d’une réflexion typiquement philosophique, critique et à visée universelle, requise du reste par un échange fécond entre les cultures » (Jean-Paul II, Lettre encyclique Fides et ratio, n. 69). Notons toutefois que le latin ne comporte pas le terme « mediatio ». De fait, celui-ci ne se rencontre qu’une seule fois dans le texte original (mais six fois dans la traduction française, qui décidément est souvent trop loin du texte !), pour traiter des relations entre la « pensée philosophique » et « l’intelligence de la Révélation » (n. 83).

[52] Cf. Pascal Ide, « La distinction entre éros et agapè dans Deus caritas est », Nouvelle revue théologique, 128/3 [juillet-septembre 2006], p. 353-369.

[53] Discours aux participants au vie symposium européen des professeurs universitaires, Rome, 7 juin 2008.

[54] Avec audace, Benoît XVI place en face à face « l’universalité de Dieu et l’universalité de la raison ouverte à Lui » (Discours au monde de la culture, Collège des Bernardins, Paris, 12 septembre 2008).

[55] « La foi ouvre les yeux de la raison, élargit notre horizon et nous permet de trouver les réponses nécessaires aux défis des diverses époques » (Discours aux membres de la Commission théologique internationale, Rome, 5 décembre 2008).

[56] Discours à l’Université de Ratisbonne, 12 septembre 2006.

[57] Homélie à la messe sur l’esplanade de l’« Islinger Feld », Ratisbonne, mardi 12 septembre 2006.

[58] A propos de la religion qui a mauvaise presse, il peut être intéressant d’entendre la réflexion d’un philosophe français contemporain : « Les doctes disent que le mot religion pourrait avoir deux sources ou origines. D’après la première, il signifierait par un verbe latin : relier. Nous relie-t-elle entre nous, assure-t-elle le lien de ce monde à un autre ? D’après la deuxième, la plus probable, non certaine, il voudrait dire assembler, recueillir, relever, parcourir ou lire. Mais ils ne nous disent jamais quel mot sublime la langue place en face du religieux, pour le nier : la négligence. Qui n’a point de religion ne doit pas se dire athée ou mécréant, mais négligent. La notion de négligence fait comprendre notre temps » (Michel Serres, Le contrat naturel, Paris, Françoise Bourin, 1990, p. 80-81).

[59] Discours aux enseignants et aux étudiants des Universités catholiques romaines, Rome, 19 novembre 2009.

[60] Discours aux évêques de la conférence épiscopale de la République Fédérale d’Allemagne en visite ad limina Apostolorum, Rome, 10 novembre 2006.

[61] Discours aux participants à la rencontre européenne des professeurs d’Université, Rome, 23 juin 2007. Benoît XVI lit d’ailleurs dans ce processus d’unification une spécificité de l’identité européenne : « L’effort de réconcilier la dynamique de la spécialisation avec la nécessité de sauvegarder l’unité de la connaissance peut encourager la croissance de l’unité européenne et aider le continent à redécouvrir sa “vocation” culturelle spécifique dans le monde d’aujourd’hui ». Le pape prend bien garde d’ajouter que cette identité doit toujours être articulée à l’ouverture : « Seule une Europe consciente de son identité culturelle peut apporter une contribution spécifique aux autres cultures, tout en demeurant ouverte à la contribution des autres peuples ».

[62] Discours aux enseignants et étudiants de l’Université de Parme, Parme, 1er décembre 2008.

[63] Cf. Hans Urs von Balthasar, Die Wahrheit ist symphonisch Aspekte des christlichen Pluralismus, coll. « Kriterien » n° 29, Einsiedeln, Johannes, 1972. La vérité est symphonique. Aspects du pluralisme chrétien, trad. Robert Givord et Michel Beauvallet, Namur, Culture et Vérité, 1984, 2ème éd., Saint Maur, Parole et Silence, 2000.

[64] Discours pour l’inauguration de l’année académique à l’Université catholique du Sacré-Cœur, Milan, 25 novembre 2005.

[65] « L’Université catholique est donc un grand laboratoire » (Discours pour l’inauguration de l’année académique à l’Université catholique du Sacré-Cœur, Milan, 25 novembre 2005) ; « les Universités deviennent toujours davantage des communautés engagées dans une recherche inlassable de la vérité, des “laboratoires de culture” » (Discours aux participants de la rencontre européenne des Professeurs d’Université, 23 juin 2007)

[66] Discours aux participants à la rencontre européenne des professeurs d’Université, Rome, 23 juin 2007.

[67] Discours aux participants à la rencontre européenne des professeurs d’Université, Rome, 23 juin 2007.

[68] Discours aux représentants du monde universitaire catholique, Université catholique d’Amérique à Washington, 17 avril 2008.

[69] « Le christianisme ne doit pas être relégué à l’univers des mythes et des émotions, mais doit être respecté pour sa volonté de faire la lumière sur la vérité sur l’homme » (Discours aux participants à la rencontre européenne des professeurs d’Université, Rome, 23 juin 2007. C’est moi qui souligne). « nous avons cherché avec diligence d’impliquer l’intelligence de nos jeunes, nous avons peut-être négligé leur volonté » (Discours aux représentants du monde universitaire catholique, Université catholique d’Amérique à Washington, 17 avril 2008).

[70] Discours aux représentants du monde universitaire catholique, Université catholique d’Amérique, Washington, 17 avril 2008.

[71] Lettre encyclique Caritas in veritate sur le développement humain intégral dans la charité et dans la vérité, 29 juin 2009, n. 4. « La vérité ouvre et unit les intelligences dans le lógos de l’amour ».

[72] Discours aux participants au vie symposium européen des professeurs universitaires, Rome, 7 juin 2008.

[73] Discours aux représentants du monde universitaire catholique, Université catholique d’Amérique, Washington, 17 avril 2008. Et de faire référence à Spe salvi, n. 4.

[74] Cf. Joseph Ratzinger, « Vérité du christianisme ? », Colloque 2000 ans après quoi ?, Sorbonne, 25-27 novembre 2000, La Documentation catholique, n. 2217 (2 janvier 2000), p. 29-35. Cette conviction est à ce point centrale que, fait très rare, Benoît XVI se cite lui-même pour en souligner l’importance : « Je voudrais partir d’un profonde conviction, que j’ai souvent exprimée : ‘La foi chrétienne a fait un choix net : contre les dieux de la religion pour le Dieu des philosophes, ce qui revient à dire contre le mythe de la seule tradition pour la vérité de l’être’ (J. Ratzinger, Introduction au christianisme, chap. 3). Cette affirmation, qui reflète le parcours du christianisme depuis ses premières lueurs, se révèle pleinement actuel dans le contexte historique et culturel que nous vivons » (Discours aux participants au vie symposium européen des professeurs universitaires, Rome, 7 juin 2008).

[75] Discours aux enseignants et étudiants de l’Université de Parme, Parme, 1er décembre 2008.

[76] L’« Université catholique » sert la culture « grâce à la recherche, à l’enseignement et aux différents services » (ECE, n. 12).

[77] Discours aux participants à la rencontre européenne des professeurs d’Université, Rome, 23 juin 2007. C’est moi qui souligne.

[78] Discours aux enseignants et aux étudiants des Universités catholiques romaines, Rome, 19 novembre 2009. C’est moi qui souligne.

[79] Le pape traite par exemple aussi des relations de l’Université avec l’Etat. Cette relation s’incarne notamment dans la reconnaissance des diplômes profanes des Universités catholiques : c’est ainsi que Benoît XVI se réjouit de « l’accord sur la reconnaissance des titres universitaires donnés par l’Université catholique de l’Afrique centrale, signé le 17 août 1995 entre le Saint-Siège et les Autorités de Yaoundé » (Discours au nouvel ambassadeur de la République du Cameroun près le Saint-Siège, 16 juin 2008). Elle s’incarne aussi dans les diplômes ecclésiastiques : aussi le Saint-Père a-t-il tenu à « exprimer [s]a satisfaction pour le droit accordé récemment par le Ministère de l’Éducation à l’Université catholique d’Ukraine de décerner le Baccalauréat et la Licence en théologie » (Discours au nouvel ambassadeur de la République d’Ukraine près le Saint-Siège, 30 mars 2007).

[80] D’une part, « chaque Université catholique, en tant qu’Université, est une communauté académique qui, de manière rigoureuse et critique, contribue à la tutelle et au développement de la dignité hu­maine et de l’héritage culturel grâce à la recherche, à l’enseignement et aux différents services offerts aux communautés locales, nationales et internatio­nales » D’autre part, « une Université catholi­que […] doit posséder, en tant que catholique, les caractéristiques essentielles suivantes : 1. une inspiration chrétienne […] ; 2. une réflexion continuelle, à la lumière de la foi catholique, sur le trésor croissant de la connais­sance humaine […] ; 3. la fidélité au message chrétien […] ; 4. l’engagement institutionnel au service du peuple de Dieu et de la famille humaine » (ECE, n. 12 et 13).

[81] Discours pour l’inauguration de l’année académique à l’Université catholique du Sacré-Cœur, Milan, 25 novembre 2005.

[82] Ibid.

[83] Audience générale, Rome, 30 avril 2008.

[84] Discours aux évêques de la conférence épiscopale de la République Fédérale d’Allemagne en visite ad limina Apostolorum, 10 novembre 2006. C’est moi qui souligne.

[85] Discours aux membres de la Fédération des universitaires catholiques italiens, Rome, 9 novembre 2007.

[86] « La responsabilité de maintenir et de ren­forcer l’identité catholique de l’Université échoit en premier lieu à l’Université même » (ECE, Art. 4, § 1).

[87] Discours aux représentants du monde universitaire catholique, Université catholique d’Amérique à Washington, 17 avril 2008.

[88] Discours aux participants à la rencontre européenne des professeurs d’Université, Rome, 23 juin 2007.

[89] Discours aux représentants du monde universitaire catholique, Université catholique d’Amérique, Washington, 17 avril 2008.

[90] Discours aux participants à la rencontre européenne des professeurs d’Université, Rome, 23 juin 2007.

[91] Discours pour l’inauguration de l’année académique à l’Université catholique du Sacré-Cœur, Milan, 25 novembre 2005.

[92] Discours aux enseignants et étudiants de l’Université de Parme, Parme, 1er décembre 2008.

[93] Discours aux représentants du monde universitaire catholique, Université catholique d’Amérique, Washington, 17 avril 2008.

[94] Discours aux représentants du monde universitaire catholique, Université catholique d’Amérique, Washington, 17 avril 2008.

[95] Discours aux enseignants et étudiants de l’Université de Parme, Parme, 1er décembre 2008.

[96] Discours aux membres de la Fédération des universitaires catholiques italiens, Rome, 9 novembre 2007.

[97] Discours aux représentants du monde universitaire catholique, Université catholique d’Amérique, Washington, 17 avril 2008.

[98] « L’éducation des étudiants doit intégrer la maturation académique et professionnelle à l’apprentissage des principes moraux et religieux et à celui de la doctrine sociale de l’Église. Le pro­gramme d’études pour chacune des différentes professions doit inclure une formation éthique appropriée à la profession à laquelle il prépare. En outre, il conviendra d’offrir à tous les étudiants la possibilité de suivre des cours de doctrine catholique » (ECE, Art. 4, § 5. Renvoyant au Code de droit canonique, can. 811, § 2).

[99] Discours aux membres de la Fédération des universitaires catholiques italiens, Rome, 9 novembre 2007.

[100] Entretien accordé aux journalistes au cours du vol pour son pèlerinage en Terre Sainte, 8 mai 2009.

[101] Loin de l’épuiser, elles pourraient constituer le germe (l’ « idée » !) d’un travail de recherche autrement plus ample, qui ne serait pas de peu d’intérêt pour éclairer cette réalité en crise (mais en crise de croissance plus encore que d’identité) qu’est l’Université.

[102] Cf. John Henry Newman, L’idée d’université. Les discours de 1852, trad. et éd. Edmond Robillard et Maurice Labelle, coll. « Textes newmaniens », Ottawa/Paris, Le Cercle du Livre de France/Desclée de Brouwer, 1968. Réédité Ad Solem, 2007.

[103] Voici ce qu’affirme Newman dans le quinzième des Fifteen Sermons, alors qu’il réfléchit sur la « crise de croissance » de la jeune église d’Amérique : « Tous les systèmes qui sont vivants et substantiels dépendent de quelque principe ou doctrine intérieurs dont ils sont le développement. Ils ne sont pas un assemblage fait de l’extérieur, mais l’expansion d’un élément moral intérieur. Ils ne peuvent mourir de mort naturelle avant que cet élément moral ne meure, bien que, naturellement, comme toutes choses ici-bas, ils puissent être emportés par la violence. Mais ils sont indestructibles, vus de l’intérieur, tant que dure le principe qui leur donne forme ; car il est leur vie » (Cité et traduit par Pierre Gauthier, Newman et Blondel. Tradition et développemnet du dogme, coll. « Cogitatio Fidei », Paris, Le Cerf, 1988, p. 135).

[104] Discours au monde de la culture, Collège des Bernardins, Paris, 12 septembre 2008.

[105] Cf. Pascal Ide, « Le Christ donne tout », op. cit., « L’amour comme puissance transformante », p. 119-130.

[106] Discours aux participants au vie symposium européen des professeurs universitaires, Rome, 7 juin 2008.

[107] ECE, n. 7.

[108] Cf. Discours aux membres de la Fédération des universitaires catholiques italiens, 9 novembre 2007 ; Discours aux enseignants et étudiants de l’Université de Parme, Parme, 1er décembre 2008.

[109] Discours aux enseignants et étudiants de l’Université de Parme, Parme, 1er décembre 2008.

[110] Discours aux participants au vie symposium européen des professeurs universitaires, Rome, 7 juin 2008.

[111] Caritas in veritate, n. 21.

[112] Discours aux enseignants et aux étudiants des Universités catholiques romaines, Rome, 19 novembre 2009. Cite Caritas in veritate, n. 30.

[113] L’on se souvient que l’abbé du Bec a fait suivre son traité philosophique Monologion d’un traité qui entrelace très étroitement réflexion et prière, d’un Proslogion (du grec pros, « tourné vers »).

[114] Il s’agit ici de l’histoire occidentale, mais celle-ci gagnerait grandement à s’enrichir du sens de la parole qui est au cœur des cultures africaines et du silence qui est au centre des cultures asiatiques.

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