L’idée d’université de Newman et les universités d’aujourd’hui

Nicholas Rodger

L’Idée d’Université de John Henry Newman est un livre qui divise l’opinion. Beaucoup le considèrent comme un ouvrage fondateur ayant contribué plus que n’importe quel autre à définir ce que l’université moderne est ou devrait être, mais nombreux sont ceux aussi (et il s’agit dans certains cas des mêmes personnes) qui l’écartent, estimant qu’il s’agit là d’un projet noble, certes, mais aussi d’une œuvre théorique abstraite peu réaliste. Il est décrit comme évoquant une vision idéalisée de l’Oxford des années 1830, un Oxford qui était déjà en train de disparaître à l’époque où Newman écrit son livre, c’est-à-dire dans les années 1850, et qui a très peu de similitude avec les universités modernes. Il est accusé d’offrir un modèle impossible à imiter de nos jours et, même s’il l’était, critiquable à plusieurs égards. Un passage du livre est souvent cité en lien avec cette accusation, dans lequel Newman prétend, ou semble prétendre, que l’université n’est qu’une institution destinée à l’enseignement, qui ne devrait pas entreprendre de recherches, que sa finalité est « la diffusion et [le] rayonnement plutôt [que] l’avancement du savoir »[1]. Il est donc nécessaire, dans un premier temps, de définir clairement de quel livre il s’agit, ce qu’il énonce et ce qu’il entreprend de faire.

 

Newman est une des grandes figures de la littérature anglaise du XIXe siècle ; une chose est de lire L’idée d’Université, une autre est de le comprendre. Son élégante prose est fortement empreinte d’un style rhétorique, voire hyperbolique. Newman était un penseur subtil et les circonstances dans lesquelles il écrivait l’obligèrent à utiliser une argumentation indirecte. Malgré son titre, ce livre n’est pas un traité théorique de style allemand ou français, mais un ouvrage anglais très pragmatique qui aborde des principes généraux dans le contexte d’une situation pratique. De plus, il ne s’agissait pas du tout d’un livre à l’origine, mais d’une série de conférences données à un certain public, à Dublin, de 1852 à 1854, et au cours desquelles Newman utilisa des arguments indirects pour certains ou ad hominem pour d’autres, c’est-à-dire, répondant aux préoccupations du moment de ses auditeurs. Newman ne doit pas être compris indépendamment de son contexte historique.

 

En 1829, il devint légal, dans tout le Royaume Uni de la Grande Bretagne et de l’Irlande, de pratiquer sa foi catholique publiquement, après presque trois siècles de persécution en Angleterre, deux siècles en Écosse et plus d’un en Irlande. À cette époque, cependant, il était pratiquement impossible pour un jeune catholique du Royaume Uni d’aller à l’université, si ce n’est à l’étranger. Les vieilles universités anglaises d’Oxford et de Cambridge, les nouvelles institutions de Durham et du King’s College de Londres, l’unique université irlandaise du Trinity College à Dublin et les quatre universités écossaises de St Andrew, d’Édimbourg, d’Aberdeen et de Glasgow étaient toutes protestantes et faisaient passer des tests religieux qui auraient obligé n’importe quel catholique à abjurer sa foi. La seule université non protestante était l’université de Londres (la moderne ‘University College London’), ennemie déclarée de toutes les religions et à l’esprit fortement athée.

Puis, en 1845, le gouvernement britannique fit l’annonce d’un plan pour établir trois ‘Queen’s College’ en Irlande (à Belfast, Cork et Galway), ayant une dimension chrétienne non- sectaire et sans tests de religion. De nombreux catholiques, et de nombreux évêques catholiques, furent attirés par ce concept, mais pas tous. Un évêque en particulier s’y opposa fortement : Paul Cullen, archevêque d’Armagh, qui allait bientôt devenir Cardinal archevêque de Dublin. Contrairement à la plupart de ses collègues de l’épiscopat, Cullen avait passé beaucoup de temps à Rome où il avait créé des liens avec les centres du pouvoir, ce qui lui permit de dominer l’Église catholique en Irlande pendant près de trente ans. Cullen insista et obtint de Rome une ordonnance interdisant aux catholiques de fréquenter les universités non catholiques. Par ailleurs, il prit l’initiative de fonder, en 1850, ce qui prit le nom d’‘Irish National University’ (Université nationale d’Irlande). Cinq ans après sa conversion, John Henry Newman était certainement l’universitaire catholique le plus distingué du Royaume Uni et il fut invité à devenir le recteur fondateur de la nouvelle institution.

 

Au-delà des difficultés évidentes posées par la création d’une université avec très peu d’argent et de ressources académiques, Newman se trouva également confronté à deux autres obstacles sérieux. Bien qu’environ 90 % des catholiques du Royaume Uni fussent irlandais, la majorité d’entre eux étaient pauvres et sans éducation, voire dans de nombreux cas complètement illettrés. Parmi les 10 % de catholiques anglais et écossais, se trouvaient la plupart de ceux que l’éducation, l’instruction et la fortune qualifiaient à entrer à l’université, mais la position politique nationaliste sous-entendue dans le titre ‘Université nationale d’Irlande’ n’était pas faite pour les attirer, ni Newman d’ailleurs. Les quelques catholiques irlandais susceptibles d’être en mesure d’envoyer leurs fils à l’université et qui appartenaient essentiellement aux classes moyennes des villes voulaient obtenir une formation professionnelle aussi bon marché et efficace que possible. Ils n’étaient pas intéressés par une éducation libérale, mais par la possibilité d’accéder à la médecine ou à la loi, les deux professions qui étaient plus ou moins ouvertes aux catholiques. À leur intention, Newman devait soutenir que la médecine et la loi seraient enseignées dans son université mais qu’elles le seraient dans le contexte d’une culture d’enseignement étendue plutôt que d’une formation professionnelle spécialisée. Il devait les encourager à comprendre qu’éducation signifie plus que formation, « il donn[ait] à entendre qu’une action est exercée sur notre nature intellectuelle et qu’il y a formation d’un certain caractère. Elle est quelque chose de personnel et de permanent, dont on parle communément pour le mettre en rapport avec la religion ou la vertu »[2].

 

Il existait par ailleurs une menace plus sérieuse pour cette nouvelle institution. Le Cardinal

Cullen était un grand réformateur qui revitalisa l’Église d’Irlande, mais il était aussi un ultramontain intransigeant qui considérait la liberté de pensée comme l’ennemi de la foi. Dès le début, Newman craignit, à raison, que le concept de Cullen consistât en une sorte de super séminaire à la stricte discipline ecclésiastique, dans le cadre duquel les jeunes ne seraient pas encouragés à penser par eux-mêmes mais à qui on apprendrait seulement ce que Rome considérait comme utile. Sans bien évidemment faire référence au Cardinal de manière explicite, Newman devait insister sur le fait qu’une université est par essence un lieu de libre réflexion dans lequel toutes les branches de la connaissance sont traitées de manière équitable. La théologie devait y avoir sa place, mais en tant que l’une des indispensables disciplines intellectuelles fondamentales,  et non comme la ‘reine des sciences’, ce qui impliquerait que les théologiens seraient les rois de l’université. Newman acceptait complètement que la nouvelle université fût une université authentiquement catholique avec une atmosphère morale et religieuse dans laquelle la pratique de la foi serait soutenue ; il soutenait que la présence de l’Église était essentielle pour maintenir l’intégrité morale de l’université dans sa quête de la vérité, mais il devait aussi insister en même temps sur le fait que l’objectif de l’université était avant tout laïque : éduquer les jeunes hommes pour le monde et non pas pour sauver des âmes.

« L’éducation libérale ne fait ni le chrétien, ni le catholique; elle fait le gentleman. C’est une bonne chose d’être un gentleman; c’en est une d’avoir l’esprit cultivé, le goût délicat, un cœur franc, équitable, impartial, d’adopter dans la conduite de sa vie un comportement noble et courtois. De telles qualités sont connaturelles à qui possède un vaste savoir. Elles sont l’objectif même que poursuit l’université. Je me fais leur avocat; j’en donnerai des exemples, je mettrai beaucoup d’insistance à les traiter. Mais, par ailleurs, je le répète: ces qualités ne sont pas une garantie de sainteté, pas même de droiture de conscience… »[3]

Afin d’offrir cette éducation libérale, l’université devait préserver son autonomie intellectuelle. Par conséquent, Newman devait affirmer, de manière claire mais indirecte, que la nouvelle université catholique devait être indépendante des évêques dans son enseignement et sa connaissance, bien qu’il sût parfaitement que la plupart des évêques irlandais, et Cullen en particulier, n’avaient aucunement l’intention de créer un laïcat éduqué formé à penser par lui-même.

 

Ainsi, l’université de Newman est par essence une institution dans laquelle les jeunes hommes apprennent à penser (les jeunes filles n’appartenant pas au paysage intellectuel des années 1850). L’objet concret de l’université était l’instruction mais la connaissance n’en était qu’un moyen au service de sa vraie fin, à savoir « la réflexion ou la raison exercée sur la connaissance : ce qu’on peut appeler, en d’autres termes, la philosophie »[4]. Newman affirmait que « l’éducation libérale, considérée en elle-même, n’est rien d’autre que la culture de l’esprit, comme telle, et qu’elle ne vise à rien de plus ou de moins qu’au perfectionnement de l’intelligence »[5]. À cette fin, il était nécessaire que toutes les ‘sciences’ (terme qu’il utilisait pour qualifier toutes les branches de la connaissance) fussent étudiées de manière équitable, parce que

« […] elles se complètent, se corrigent, s’équilibrent entre elles. […] Ainsi se crée un climat de pensée pur et limpide, une atmosphère que l’étudiant respire lui aussi, même s’il ne s’intéresse, pour sa part, qu’à quelques-unes de ces multiples sciences. »[6]

L’Oxford de l’époque de Newman avait été fortement attaqué par les penseurs utilitaristes parce qu’on y enseignait des matières sans bénéfice économique évident. Newman insista vigoureusement sur le fait que la formation aux compétences pratiques d’un commerce ou d’une profession (il incluait explicitement le clergé comme l’une d’entre elles), quoique bonne et utile en elle-même, n’était pas l’objet d’une université. L’université ne pouvait être au service de la société qu’en cultivant l’esprit de ses futurs responsables : « la formation de l’intelligence, qui est la meilleure pour l’individu pris en lui-même, est aussi celle qui le met le mieux en état de remplir ses devoirs envers la société. […] S’il faut donc assigner une fin pratique au cours universitaire, je dis qu’elle consiste à munir le corps social de membres excellents. »[7] L’excellent membre de la société était le ‘gentleman’ tel que Newman le définissait. On lui avait parfois attribué à tort la volonté de restreindre son université aux fils de bonnes familles alors qu’en réalité il voulait que son université fisse des ‘gentlemen’ de tous les étudiants, suffisamment éduqués, de toutes origines sociales. Pour lui, les qualités essentielles d’un gentleman étaient intellectuelles et morales : « une tournure d’esprit lui est donnée, qu’il gardera sa vie durant, et qui a pour attributs l’aisance, l’équité, le calme, la modération, la sagesse. »[8] Dans une phrase devenue célèbre, il déclara qu« on pourrait pratiquement donner cette définition du gentleman : il est un homme qui n’offense jamais personne »[9].

 

L’idée d’une université dédiée à la culture intellectuelle plutôt qu’à la formation pratique est encore aujourd’hui honorée et, dans une certaine mesure, observée, à Oxford, ainsi que dans d’autres universités britanniques, mais, à presque tous les autres égards, nous sommes loin de l’université de Newman. Même si, dans la pratique, Newman attendait et encourageait la recherche à l’université de Dublin, il était à des lieues de l’université moderne conduite par la recherche. Il ne s’inspira que de son expérience d’Oxford et de l’Université catholique de Louvain, dont il imita la structure sur certains points. Il a souvent été dit que son université est « tout autant la représentation d’un Oxford perdu que celle d’un Dublin imaginé »[10]. Il semble avoir été à peine conscient des autres modèles. En effet, il ne fait aucune référence aux universités américaines qui élaboraient déjà à l’époque de nouvelles structures et approches. Il semblait ne rien savoir sur les universités écossaises, qui offraient (et le font toujours) une autre organisation héritée de l’université du Moyen Âge. Surtout, il ne fait aucun doute qu’il ne savait pas grand chose sur ce qui se passait en Allemagne. Il est presque certain qu’il n’avait jamais entendu parler du cycle de doctorat, en place à Göttingen et introduit en 1860 aux États-Unis, mais inconnu à Oxford jusque tard dans le courant du XXe siècle. Pourtant, l’origine intellectuelle de presque toutes les universités modernes remonte à l’Université de Berlin, fondée par Wilhelm von Humboldt, en 1810, sur le modèle des universités plus anciennes de Halle et de Göttingen. C’était une université conduite par la recherche et contrôlée par les professeurs. C’était aussi une université laïque dominée par l’esprit des Lumières. Bien que Schleiermacher persuadât Fichte, le premier recteur, d’inclure la théologie dans le programme, il s’agissait d’une théologie émasculée et il était interdit de réfléchir ou de parler de la transcendance ou du mystère.

 

Pour l’université moderne, l’idée même de Newman d’une finalité claire est déroutante. En tant qu’aristotélicien, il pouvait facilement définir une université par sa finalité mais les universités modernes n’ont pas de téléologie. Le recteur d’une université moderne, à qui on demanderait de définir les buts de son institution, en énumèrerait les fonctions ou se réfugierait dans des lieux communs sur le service rendu à la société. Dans la pratique, l’université moderne cherche à satisfaire les désirs de ses clients et les caprices de ses trésoriers payeurs. Elle offre une grande variété de cours mais pas d’éducation unifiée parce qu’elle n’a pas de culture commune. L’université de la culture et de la raison de Newman a été remplacée par l’université de l’excellence, qui a pour but de faire tout ce qu’elle fait avec excellence mais qui ne poursuit rien d’excellent, parce que cela signifierait s’approcher trop dangereusement d’une vérité. L’université est définie par son processus, non par sa finalité : il n’est pas nécessaire de demander où on va tant qu’on avance.

 

La théologie est le révélateur de l’esprit de l’université moderne. Cette science dont l’objet est la vérité ultime fait la lumière sur la relation de l’université dans son ensemble à la vérité. Dans la pratique, la théologie est une matière autorisée aujourd’hui, du moins dans les universités britanniques, parce que ses revendications (même exprimées à voix haute) n’effraient plus. Dans l’université de l’excellence, tout est permis dans la mesure où cela est fait avec excellence. Toutes les vérités et tous les mensonges sont bons à dire là où la vérité n’a pas de valeur. À l’époque du relativisme, l’université fonctionne selon le ‘modèle de l’hôtel ’. Dans un hôtel, de nombreux individus habitent ensemble, ils se croisent dans les couloirs mais ils vivent des vies séparées et ne partagent rien d’important. L’université de Newman était bâtie sur le ‘modèle de la famille’ dont les membres partagent une vie et une culture communes et se retrouvent autour d’une même table pour discuter et débattre.

 

À l’époque du relativisme, l’université se définit elle-même par sa tolérance. Le relativisme est en lui-même un principe si incohérent et contradictoire sur le plan intellectuel que pratiquement personne n’essaie de vivre selon ce précepte. La plupart des universitaires poursuivent leur travail comme s’ils pensaient qu’il existe une vérité à rechercher, et les post-modernistes sont notoirement les plus dogmatiques de tous. Le relativisme est mis en pratique in foro externo, comme attitude ‘tolérante’ à l’égard des activités des autres. Nous ne portons pas de jugement sur les autres individus et les autres universitaires, aussi stupides ou méchants soient-ils, tant qu’ils font ce qu’ils font avec excellence. Nos contemporains « ont élevé le relativisme, en particulier le relativisme des principes premiers, au rang de principe premier (à propos duquel il n’est pas permis d’être relativiste).’[11] Ceci nous confronte, nous chrétiens, à un problème. Nous aussi nous croyons à la tolérance, parce que nous sommes motivés par l’amour et la compassion, en particulier pour les pécheurs. Notre difficulté est de rendre claire pour les autres la distinction entre le fait d’aimer le pécheur et celui de détester le péché, dans un contexte où la tolérance vis-à-vis du mal est intégrée à la philosophie de l’université moderne.

C’est néanmoins notre devoir de chrétiens d’être témoins de la vérité. C’est également une chance pour nous, car il règne une grande insatisfaction par rapport à l’université post-moderniste. L’attraction du modèle relativiste, ‘libre de toute valeur’ est essentiellement l’attraction du péché : il promet la réalisation indolore de nos désirs et, comme le péché, il échoue à procurer ce qu’il promet. Les conséquences du relativisme ne sont pas du tout indolores. Au-delà du monde occidental, celui-ci est largement associé à la dépravation morale. Chez nous, il a généré une crise de moral et de moralité. Par-delà les évidentes difficultés financières et structurelles auxquelles les universités occidentales sont en proie, il existe un profond malaise moral qui se révèle, par exemple, dans l’augmentation des cas de plagiat et de fraude. En médecine et dans les sciences naturelles en particulier, où l’argent et le pouvoir sont davantage un enjeu, il y a un problème croissant de recherches falsifiées, annulées ou mal attribuées, tandis que la machinerie de l’ ‘évaluation par les pairs’ sert à supprimer toute réflexion critique. Il est de plus en plus évident que l’université laïque ‘libre de toute valeur’ ignore ou supprime de nombreuses questions importantes et impose, de manière silencieuse, de nombreuses convictions idéologiques. Cependant, le post-modernisme a eu au moins un mérite, celui d’enseigner à tout le monde qu’il ne peut exister d’approche ‘libre de toute valeur’. La prétendue neutralité et objectivité du laïcisme n’est plus crédible. Nous pouvons être honnêtes et ouverts à propos de la tradition sur laquelle nous fondons nos convictions et cela nous donne un avantage intellectuel et moral croissant. Le chrétien à l’université (ou l’université chrétienne) représente la liberté de discussion, mais il est honnête sur le point de départ du débat. L’université chrétienne encourage tous les hommes à analyser les fondements de leurs croyances. Par conséquent, elle promeut la philosophie et l’histoire de chaque discipline; ceci est particulièrement difficile dans des pays comme la Grande-Bretagne où le positivisme a eu un effet dévastateur sur la crédibilité intellectuelle de la philosophie au cours du siècle dernier et où la métaphysique commence seulement à s’en remettre. Il est essentiel d’imiter Newman en établissant la distinction entre, d’un côté, la connaissance et la raison, qui est l’objet de l’université, et, de l’autre, la foi, qui ne l’est pas. Mais la théologie, en tant que science qui pose les questions raisonnées ultimes, est la mesure et la vérification de la liberté de l’université dans sa recherche du savoir universel.

 

En tant que serviteurs et chercheurs de la Vérité, nous avons de plus en plus d’occasions de témoigner de la vérité, à une époque où les hommes deviennent de plus en plus insatisfaits de l’absence de réponses du relativisme. Dans la sphère intellectuelle, c’est une bonne conjoncture pour être catholique dans une université laïque. Nous devrions cependant préciser que le vrai combat n’est pas intellectuel mais culturel. Les valeurs culturelles de la tolérance à l’égard du mensonge et de l’intolérance envers la vérité seront encore fermement établies dans les universités, comme elles le sont dans la société, longtemps après la destruction de la crédibilité intellectuelle du relativisme. Il ne suffira pas de remporter les débats : nous devrons être prêts à être témoins, et très certainement martyrs, de la vérité.

 

Durant sa vie de catholique, Newman lutta pour persuader ses compatriotes protestants qu’il était possible d’accepter l’autorité d’enseignement de l’Église sans sacrifier sa liberté de conscience ou son intégrité intellectuelle. Il était en même temps très suspect aux yeux de nombreuses personnes dans l’Église, en particulier à Rome, précisément parce que ses revendications pour la liberté de conscience étaient assimilées au ‘libéralisme’, au ‘modernisme’ et au ‘cryptoprotestantisme’. C’est seulement à la fin de sa vie qu’il fut nommé cardinal par le nouveau Pape Léon XIII, qui voulut par là montrer qu’il approuvait l’argument de Newman selon lequel une réflexion intellectuelle libre, menée de manière honnête et éclairée par la foi, est un soutien et non un obstacle pour l’Église. Aujourd’hui, plus d’un siècle après sa mort, Newman est célébré et sera sans aucun doute canonisé sous peu comme le ‘prophète de Vatican II ’. Nous ne devons pas nous attendre à avoir une vie plus facile que la sienne mais cela ne doit pas nous décourager pour autant. Le Christ a déjà remporté la victoire et sa vérité nous rend libres dans un monde de prisonniers. Nous pouvons faire nôtre la devise des Dominicains : ‘contemplata aliis tradere’, c’est-à-dire transmettre aux autres le fruit de notre contemplation. Bien que l’université de Newman ne fût pas une réussite et que les détails de sa proposition ne soient pas applicables à nos situations, son message fondamental sur la bonne relation entre foi, érudition et vérité reste un guide sûr dans le dédale moral de l’université moderne. La confusion qui règne dans nos universités est pour nous l’occasion d’être des témoins de la vérité.


[1] John Henry Cardinal Newman, L’Idée d’Université, Genève, Ad Solem, 2007, p. 30.

[2] Ibid., p. 233-234.

[3] Ibid., p. 245.

[4] Ibid., p. 274-275.

[5] Ibid., p. 246.

[6] Ibid., p. 212-215.

[7] Ibid., p. 333.

[8] Ibid., p. 215.

[9] Ibid., p. 380.

[10] Jaroslav Pelikan, The Idea of a University : A Reexamination, New Haven, 1992, p. 180.

[11] Ibid., p. 29.

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