De la nouvelle société de la connaissance à la nouvelle évangélisation, défis et opportunités- Dominique vermersch

Dominique Vermersch[1]

 « J’ai eu trois éducations, la rue l’école la Bible. C’est finalement la Bible qui compte le plus. C’est l’unique livre que nous devrions posséder ». Duke Ellington

 

Pérou, 5 août 2011

Résumé

L’extension planétaire de la modernité voit s’opérer le passage d’une société dite de tradition, fondée sur la transmission, à une société dite de connaissance, fondée sur l’apprentissage de savoirs méthodiques à prétention scientifique. Ce bouleversement inédit affecte profondément : tant le projet éducatif chargé de la continuité de l’humanité dans le temps ; que les institutions précisément chargées de transmission : l’Eglise et la famille notamment. L’actuelle prédominance économique de cette société de la connaissance n’empêche pas la pérennisation du modèle de la tradition et de la transmission, quitte à ce que ce modèle suscite de nouvelles formes de socialisation. Cette confrontation entre deux modèles de société est en définitive une nouvelle expression d’un dialogue souvent tumultueux entre foi et raison. Elle dessine donc comme en creux les défis, et donc les opportunités qu’est appelée à saisir la Nouvelle Evangélisation, parmi lesquels l’urgence éducative, suivant l’expression de Benoit XVI, prend une importance décisive.

 


Introduction

Notre époque est friande de nouveaux concepts et expressions, mais dont un petit nombre seulement survit à l’épreuve du temps. Qu’en sera-t-il ainsi de la nouvelle société de la connaissance ? L’expression est séduisante et charrie, sans trop de distinction, diverses notions et réalités : la diffusion et l’usage massifs d’information et de savoir ; eux-mêmes porteurs d’innovations, d’expertise, de développement économique. L’extension planétaire mais toujours tumultueuse de la modernité verrait ainsi s’opérer le passage d’une société dite de tradition, fondée sur la transmission, à une société dite de connaissance, fondée sur l’apprentissage de savoirs méthodiques à prétention scientifique. Il s’agit d’un nouveau basculement culturel, contenu probablement dans les prémisses mêmes de la modernité philosophique ; une modernité dont l’une des caractéristiques est précisément de s’être dotée d’un appareil éducatif.

Même si leur projet diffère, la société de la connaissance et la société de tradition portent le souci commun de l’éducation. Et il va sans dire que ce basculement culturel affecte profondément : tant la tâche éducative chargée de la continuité de l’humanité dans le temps ; que les institutions précisément chargées de transmission : l’Eglise et la famille notamment.

Si cette nouvelle société de la connaissance va de pair avec une économie de la connaissance, cela n’empêche pas la pérennisation du modèle de la transmission, quitte à ce que ce modèle soit véhiculé par l’entremise de nouvelles formes de socialisation. S’agit-il alors d’une confrontation entre deux modèles de société ? Entre deux modèles de production, de diffusion et de transmission des connaissances ? Voire d’une nouvelle expression d’un dialogue souvent tumultueux entre foi et raison ? Dans ce dernier cas, se dessinent comme en creux les défis, et donc les opportunités qu’est appelée à saisir la Nouvelle Evangélisation. Et parmi ces défis, nous trouvons l’urgence éducative, suivant l’expression de Benoit XVI.

Telle est la progression que je compte suivre maintenant, en m’appuyant d’une part sur l’analyse du philosophe français Marcel Gauchet, analyse donnée à l’occasion d’un séminaire donné au Collège des Bernardins à Paris en 2010-2011, et ayant précisément pour thème : « transmettre – apprendre » ; d’autre part, sur une lecture suggestive d’une parabole évangélique dont je vous réserve pour l’instant la surprise.

 

Transmettre versus apprendre ?[2]

C’est à la fin du siècle dernier que se serait imposé un nouveau modèle de la connaissance centré sur l’acte d’apprendre ; et ceci, au détriment d’un modèle antérieur, centré sur la transmission. La transmission est en effet le souci vital, au sens propre du terme, de toute société dite de tradition qui tente encore aujourd’hui de se pérenniser par delà le tsunami de la modernité. Il s’agit en effet d’assurer conjointement la permanence de l’ordre social et le renouvellement des générations capables d’assurer cette permanence. Et c’est précisément ce que doit gérer le projet éducatif : une reproduction de la société à la fois biologique et culturelle.

Qu’est-ce qui se transmet ? La transmission renvoie à une réalité généalogique : on transmet le sang, le lien ancestral, le nom, au sein de structures de parenté. Cette transmission héréditaire s’élargit au statut social, aux droits et devoirs corrélatifs, au métier : paysan, artisan… La transmission inclut également le patrimoine, les usages sociaux élémentaires, les croyances. On en déduit deux modalités de la transmission. La première est spontanée, implicite et s’opère par immersion et familiarisation ; la seconde est explicite et nécessite un effort particulier des néophytes : initiation aux métiers des armes, à telle ou telle profession. Notons enfin que la transmission véhicule une idée de la connaissance qui est directe, intuitive et passive.

La transmission assurerait donc en quelque sorte une couche de connaissance primordiale et, parmi les transmissions explicites, on en trouve une particulière qui est l’écriture. La maîtrise de l’écriture suppose en général une institution particulière : l’école. C’est ainsi que les scribes ont été les premiers élèves et les premiers maîtres. L’Eglise a été ensuite très souvent à l’initiative des premières écoles et universités, qui se développeront à mesure de la constitution de savoirs qualifiés de méthodiques et d’une nouvelle idée de la connaissance indirecte et active. Une connaissance indirecte au sens où l’acquisition des connaissances suppose une méthode incluant une progression logique dans l’établissement de données intelligibles ; une connaissance active du fait qu’elle nécessite une mobilisation forte du sujet. Parmi ces savoirs méthodiques, on trouvera en premier lieu les disciplines scientifiques : mathématiques, biologie, physique…

Deux voies, ou encore deux modèles d’acquisition des connaissances sont donc appelées à coexister : la première par transmission ; la seconde par apprentissage de savoirs méthodiques. L’anthropologie évolutionniste qui s’est développée au cours du 19ème siècle aurait précipité la prédominance de l’apprentissage des savoirs méthodiques au détriment du modèle de la connaissance par transmission. L’évolutionnisme issu de Darwin fait de l’humanité le fruit d’un processus adaptatif d’hominisation : l’humanité se serait faite elle-même en compliquant le processus adaptatif naturel par la construction d’artifices et d’instruments qui procurent à la fois une meilleure maîtrise de l’environnement et une plus grande capacité de s’adapter suite à des variations de cet environnement.

Dans une sorte de concordisme pédagogique, cette anthropologie évolutionniste va inspirer un nouveau modèle éducatif. Plus précisément, l’éducation de l’enfant consiste alors précisément à acquérir ces compétences en termes de maîtrise de l’environnement et de capacités d’adaptation. Et comment cela ? Tout simplement en suivant une méthode qui consiste à «répéter » ce processus de construction des outils propices à la maîtrise de la nature. Autrement dit, l’enfant est amené à reproduire, en raccourci le temps de son éducation, le processus par lequel l’humanité s’est adaptée en développant notamment une culture autour de l’instrument du langage. Si on va jusqu’au bout de cette ontologie naturaliste et évolutionniste, il s’agit de mettre l’enfant en situation de résolution de problèmes, d’expérimentation de solutions qu’il devra lui-même trouver ; bref, de lui donner la possibilité de construire lui-même son propre savoir. Nous devinons qu’à terme, c’est l’initiative de l’enfant qui doit primer.

En corollaire, ceci fournit une première explication de la mise à l’écart, et plus encore du rejet du modèle de la transmission, dès lors où celle-ci vise une certaine « permanence », la reproduction autoritaire pour une part à l’identique d’une société de tradition, dès lors incapable de « s’adapter » et accusée en outre de reproduire les inégalités sociales. Qui dit cependant théorie de l’évolution, dit également et indissociablement sélection adaptative ; c’est dire encore que le modèle éducatif évolutionniste conduit à une sélection probablement tout aussi impitoyable.

 

Vers une société de la connaissance…

A voir la prégnance de cette philosophie évolutionniste sur l’apprentissage de savoirs méthodiques et sur la visée éducative, il n’est pas étonnant alors d’assister depuis quelques décennies à l’avènement d’une société dite de la connaissance. Cette société se caractérise par une forte diffusion de l’information et des savoirs. Tôt au tard, les savoirs méthodiques arrivent au poste de commandement : tant dans la conception, dans l’organisation, que dans le fonctionnement de nos sociétés industrielles et postindustrielles. Ceci est vrai tant pour les sciences formelles (mathématiques) et empirico-formelles (physique, biologie…) que pour les sciences humaines et sociales dès lors que ces dernières consentent à une sorte de naturalisation de l’humain social. C’est ce que nous observons dans la science économique avec le recours au formalisme mathématique, dans la psychologie cognitive et les neurosciences. Dans cette visée naturaliste et évolutionniste, l’exercice de la liberté humaine se trouve contingenté par des lois de causalité analogues à celles que l’on peut rencontrer dans les sciences de la nature.

Une double prééminence caractérise cette société de la connaissance : technique et économique. D’une part, la technique qui bouscule fortement aujourd’hui la catégorisation classique des savoirs et des disciplines. Les techniques de connaissance accompagnent le réductionnisme méthodologique qui gouverne toute démarche scientifique : il s’agit de représenter la réalité étudiée par un ensemble hiérarchisé de systèmes reposant sur des niveaux de plus en plus élémentaires. La biologie peut alors se voir réduite à de la chimie ; et cette dernière à de la physique, soit encore aux différentes interactions fondamentales entre les différents types de particules élémentaires[3]. Parallèlement, les mathématiques deviennent le langage commun, ce qui permet la numérisation des données, la simulation et l’échange de plus en plus vaste d’informations.

C’est ainsi que la société de la connaissance est d’abord une société de l’information dans laquelle les TIC (Las tecnologías de la información y la comunicación) jouent un rôle de plus en plus considérable. Ces nouvelles technologies induisent du pensable, du croyable voire des idéologies. C’est le cas emblématique d’internet qui véhicule plus ou moins explicitement l’idée d’une démocratie éducative ainsi qu’une signification de ce que veut dire désormais « apprendre », ce qu’il est utile versus inutile d’apprendre. D’ailleurs, faut-il encore apprendre, dès lors que toutes les connaissances seraient disponibles sur internet ? Le Web serait LA mémoire informatisée qui nous dispenserait de toute mémoire personnelle et collective. Nous commençons seulement à mesurer les conséquences pédagogiques d’internet.

La société de la connaissance se fonde également sur une économie de la connaissance. Entérinant en quelque sorte l’éviction de toute dimension contemplative au savoir, l’effort de connaissance se trouve désormais fortement polarisé par l’intérêt économique des individus, des entreprises et des nations. Dans un monde désormais globalisé où se dissipent progressivement toutes les entraves aux échanges, les rentes de situation ne peuvent être que provisoires, à l’instar d’ailleurs des diverses formes de division du travail. Seule compte en définitive la course à l’innovation, tout à la fois témoin et actrice, cause et effet de l’inexorable autonomisation de la technique. C’est encore dans un tel contexte que l’institution universitaire se voit propulsée aujourd’hui à la confluence de la science et du marché ; la mise en exergue de l’injonction de Bacon – savoir, c’est pouvoir – conduit à des hybridations inédites entre rationalité scientifique et rationalité marchande.

 

La pérennité de la transmission

Cette suprématie des savoirs méthodiques s’est accompagnée de la marginalisation voire du bannissement des savoirs et apprentissages à forte composante culturelle, tels que l’enseignement de la littérature. Dès lors en effet que la transmission jouerait un rôle important dans la maîtrise de ce type de savoir, ceux-ci contribuaient ainsi à la reproduction des inégalités sociales. On s’est rendu compte cependant que les enfants issus des classes sociales les plus aisées possèdent également un avantage comparatif dans la maîtrise des savoirs méthodiques et scientifiques : la prééminence des mathématiques et autres disciplines scientifiques ne contribue pas, loin s’en faut, à l’égalisation sociale. En outre, certains éléments constitutifs de l’éducation de l’enfant procèdent pour l’essentiel par transmission. C’est le cas des valeurs morales, du civisme et de la citoyenneté, de l’esthétique ; et effectivement des enseignements littéraires.

Bref, en voulant bannir idéologiquement la transmission, celle-ci revient en force sous le mode du « retour du refoulé » et sous deux modes principaux. D’une part, la famille continue à transmettre un capital culturel qui conditionne ce que l’enfant pourra apprendre à l’école, notamment la maîtrise des savoirs méthodiques. Ce qui se transmet par la famille est souvent plus important que ce qui s’apprend à l’école. Il apparaît donc une synergie entre « transmettre » et « apprendre ». D’autre part, la famille n’est pas le seul lieu et moyen de transmission : il y a aussi la bande de copains, ce qu’on appelle de manière plus générale le groupe des pairs, groupe qui prendra de l’importance transmissive à mesure de l’éclatement de la cellule familiale.

Non seulement apprendre ne peut suffire mais la transmission demeure inévitablement présente dans l’apprentissage. Pour preuve, tout savoir, même le plus formel comme les mathématiques, exige une initiation, des « savoir faire » qui ne peuvent que se transmettre. Tout savoir présente une expression personnelle ; il se donne à croire avant de se laisser démontrer. Les apprentissages élémentaires tels que lire, écrire, compter, ne pourront jamais s’apprendre par internet ; ils nécessitent des interactions personnelles.

 

Bigoterie et concordisme[4]

Sans rejeter complètement le modèle éducatif évolutionniste qui sous-tend la nouvelle société de la connaissance, il nous faut donc en dénoncer sa visée exclusive et trompeuse qui ne correspond pas à la réalité éducative. Il nous faut dénoncer par la raison cet évolutionnisme lorsqu’il s’érige en philosophie voire en religion mythologique. Comme le rappelle Benoit XVI[5], la raison interrogative fait partie intégrante du christianisme. Assistée de la raison, La foi chrétienne contribue alors à dissiper le brouillard de la religion mythologique qui laisse découvrir le Dieu qui est Raison créatrice et dans le même temps Raison-Amour. Aujourd’hui encore, apparaissent de nouvelles religions mythologiques et bigotes qui, pour s’affermir, nourrissent et se nourrissent de divers concordismes.

L’homme bigot, selon le Bienheureux cardinal Newman[6], est l’homme d’une seule idée, d’un seul principe poussé toujours trop loin. Il s’agit ici du principe évolutionniste qui conduit, nous venons de le voir, à un concordisme pédagogique ; mais aussi à un concordisme moral[7] pour lequel le discours scientifique se fait également discours moral, cautionnant ainsi imprudemment de nouveaux naturalismes éthiques. Il en est ainsi lorsque la théorie de l’évolution joue le rôle d’une philosophie première, contribuant ainsi à refonder sournoisement nos sociétés sur la base de la sélection adaptative. A l’inverse enfin, rappelons que l’évolutionnisme s’est nourri d’un concordisme épistémologique cette fois, lorsqu’on se rappelle que les idées de Darwin doivent beaucoup au processus de concurrence économique décrit par Malthus dans l’Angleterre industrieuse.

 

… et Nouvelle Evangélisation

Mis à part leur aspect de nouveauté, comment préciser le rapport entre nouvelle société de la connaissance et nouvelle évangélisation ? Mon propos ici sera de montrer dans quelle mesure les défis engendrés par la nouvelle société de la connaissance dessinent autant de chemins et d’opportunités pour la Nouvelle Evangélisation (NE).

Le Bienheureux pape Jean-Paul II a introduit l’expression « Nouvelle évangélisation » (NE) en 1979 lors de son premier voyage apostolique en Pologne[8]. Mais le terme a été véritablement lancé dans son Magistère à l’intention des Eglises d’Amérique latine. Il s’agissait alors de communiquer une nouvelle ferveur missionnaire et évangélisatrice à un moment où ces Eglises faisaient face à la diffusion de l’idéologie communiste et à l’émergence des sectes. C’est dire encore que les nouveaux défis dessinent comme en creux de nouvelles opportunités missionnaires et donnent forme à la mission. Et ce qui est vrai pour les Eglises d’Amérique latine est vrai pour l’Eglise universelle : la NE est « le courage d’oser de nouvelles voies, face aux nouvelles conditions au sein desquelles l’Eglise est appelée à vivre aujourd’hui l’annonce de l’Evangile »[9]. L’extension planétaire de la société de la connaissance exprime en définitive ces nouvelles conditions face auxquelles doit s’opérer la transmission de la foi chrétienne. Ce n’est pas un hasard si Benoît XVI a décidé de convoquer la XIIIème Assemblée Générale Ordinaire du Synode des Évêques sur le thème « La nouvelle évangélisation pour la transmission de la foi chrétienne »[10]. La NE est fondamentalement une tâche de transmission.

Car il s’agit en définitive de transmettre la foi, la vie de foi ; c’est-à-dire « créer en tout lieu et en tout temps la condition pour qu’arrive cette rencontre entre les hommes et Jésus-Christ »[11]. Quels sont ces « lieux » et « temps » contemporains ? Les Lineamenta préparatoires au Synode pour la NE recensent six « lieux » et « temps » au sein desquels retentit l’avènement de la nouvelle société de la connaissance : (1) le phénomène de sécularisation, (2) le phénomène migratoire, (3) les moyens de communication sociale, (4) la crise économique, (5) la recherche scientifique et technologique, (6) la politique. Tout l’enjeu de la NE consiste alors à habiter et à transformer ces différents lieux et temps, ces différents aréopages[12], ces diverses expressions de la condition humaine, en lieux de témoignage et d’annonce de l’Evangile.

La tâche éducative à laquelle vous êtes attelés traverse évidemment ces différents lieux et temps ; qu’il s’agisse de la sécularisation, des migrations des jeunes en quête d’un meilleur avenir, de l’envahissement des TIC, de la crise économique mondiale qui amplifie les enjeux de formation et de recherche ainsi que les politiques publiques afférentes. Constitutive de la mission d’évangélisation, la tâche éducative est alors appelée à transformer ces différents défis en autant d’opportunités pour la NE ; mais également de contributions de l’Eglise pour « faire sortir la société où nous vivons de la crise éducative qui l’afflige »[13].

Parce que le discours sur Dieu entraîne la possibilité d’un discours analogue sur l’homme, l’action éducative chrétienne accompagne l’initiation à la foi. Cette action fait face aujourd’hui à des difficultés croissantes de transmission aux nouvelles générations des valeurs fondatrices de l’existence humaine. Elle s’auto-réduit alors à l’acquisition de savoir-faire et compétences déterminées, se détournant ainsi de l’apprentissage du don de soi et de la contribution consécutive au bien commun.

A cette fin et plus concrètement, le projet éducatif catholique est appelé à témoigner d’une synergie revisitée entre la transmission et l’apprentissage méthodique. Transmettre, apprendre : ces deux modes d’acquisition des connaissances se tiennent et se soutiennent, à l’image de la foi et de la raison. D’une certaine manière, c’est la grammaire de la foi qui, incessamment, nous apprend à lire et à écrire. C’est ce dont témoigne la grande et multiséculaire tradition éducative catholique, la transmission de la foi constituant en quelque sorte le prototype de toute transmission indissociable d’un apprentissage : « Allez donc, de toutes les nations faites des disciples, les baptisant au nom du Père et du Fils et du Saint Esprit, et leur apprenant à observer tout ce que je vous ai prescrit. » (Mt 28, 19-20).

Tentons de résumer et d’illustrer ce point décisif par la Parole de Dieu ; plus précisément par une parabole qui va peut-être vous étonner…

 

Transmettre, apprendre : expériences croisées…

« Jésus dit encore : « un homme avait deux fils. Le plus jeune dit à son père : Père, donne-moi la part d’héritage qui me revient. Et le père fit le partage de ses biens. Peu de jours après, le plus jeune rassembla tout ce qu’il avait, et partit pour un pays lointain où il gaspilla sa fortune en menant une vie de désordre. Quand il eut tout dépensé, une grande famine survint dans cette région, et il commença à se trouver dans la misère. Il alla s’embaucher chez un homme du pays qui l’envoya dans ses champs garder les porcs. Il aurait bien voulu se remplir le ventre avec les gousses que mangeaient les porcs, mais personne ne lui donnait rien. Alors il réfléchit : Tant d’ouvriers chez mon père ont du pain en abondance, et moi, ici, je meurs de faim ! Je vais retourner chez mon père et je lui dirai : Père, j’ai péché contre le ciel et contre toi. Je ne mérite plus d’être appelé ton fils. Prends-moi comme l’un de tes ouvriers.

Il partit donc pour aller chez son père. Comme il était encore loin, son père l’aperçut et fut saisi de pitié ; il courut se jeter à son cou et le couvrit de baisers. Le fils lui dit : Père, j’ai péché contre le ciel et contre toi. Je ne mérite plus d’être appelé ton fils… Mais le père dit à ses domestiques : Vite, apportez le plus beau vêtement pour l’habiller. Mettez-lui une bague au doigt et des sandales aux pieds. Allez chercher le veau gras, tuez-le, mangeons et festoyons. Car mon fils que voilà était mort et il est revenu à la vie ; il était perdu, et il est retrouvé. Et ils commencèrent la fête.

Le fils aîné était aux champs. A son retour, quand il fut près de la maison, il entendit la musique et les danses. Appelant un des domestiques, il demanda ce qui se passait. Celui-ci répondit : C’est ton frère qui est de retour. Et ton père a tué le veau gras, parce qu’il a vu revenir son fils en bonne santé. Alors le fils aîné se mit en colère, et il refusait d’entrer. Son père, qui était sorti, le suppliait. Mais il répliqua : Il y a tant d’années que je suis à ton service sans avoir jamais désobéi à tes ordres, et jamais tu ne m’as donné un chevreau pour festoyer avec mes amis. Mais, quand ton fils que voilà est arrivé après avoir dépensé son bien avec des filles, tu as fait tuer pour lui le veau gras ! Le père répondit : Toi, mon enfant, tu es toujours avec moi, et tout ce qui est à moi est à toi. Il fallait bien se festoyer et se réjouir ; car ton frère que voilà était mort, et il est revenu à la vie ; il était perdu et il est retrouvé ! »

Entre « Transmettre » et « apprendre » apparaît donc une liaison organique indissociable. Pour illustrer ce point de manière plus simple et plus synthétique, la parole de Dieu reste toujours notre premier et notre dernier secours ! Nous nous proposons donc de reprendre et d’étayer une lecture suggestive de la parabole du fils prodigue (Lc 15, 11, 32) par Mgr J. Laffitte[14], lecture dans laquelle l’éloignement initial du fils prodigue de la demeure paternelle symboliserait précisément une raison qui s’éloigne de la foi. Il s’agit du plus jeune fils, c’est-à-dire la raison qui, dans sa jeunesse, se laisse totalement mobiliser par la constitution et l’apprentissage de savoirs méthodiques ; quitte à renier dans la foulée  toute connaissance acquise par transmission.

Cet éloignement initial de la raison peut s’interpréter comme une prétention folle d’autonomie, oubliant que les acquis de la raison se sont forgés grâce à la paternité de la foi. « Donne-moi tout de suite la part d’héritage qui me revient ». Elle n’entend plus la foi comme un don mais comme un dû, comme si la foi l’aurait contrainte dans son désir insatiable de connaître. Tel est encore trop souvent malheureusement le reproche injuste que l’on adresse à la religion chrétienne à l’égard du progrès des connaissances scientifiques. Alors que, comme le rappelle Mgr Laffitte[15], « il a fallu la métaphysique chrétienne de la création pour que l’homme acquît une intelligibilité stable de l’univers et une véritable confiance dans la valeur même de la raison ». La raison prend, voire vole plutôt qu’elle ne reçoit. C’est ainsi que le développement de certaines doctrines éthiques contemporaines s’est opéré en piétinant la morale chrétienne, tout en monnayant parallèlement des valeurs morales, découvertes et capitalisées par le christianisme, en valeurs neutres épurées du contexte de la foi chrétienne. Il s’agit d’une véritable « déloyauté » par rapport au christianisme[16], la question étant alors de savoir s’il est possible de vivre en dehors de la foi chrétienne ces valeurs morales confisquées indûment. Qu’à cela ne tienne, en bannissant toute transmission, l’autosuffisance de la raison s’avèrera capable de fabriquer ses propres croyances, tel le troisième serviteur de la parabole des talents : « j’ai appris à te connaître pour un homme âpre au gain » : nous comprenons l’homme à la mesure dont je me façonne et je comprends Dieu ou les dieux ; une anthropologie impitoyable qui découle d’une pseudo-théologie, un dieu fait à l’image de l’homme.

Et le père fit le partage de ses biens. Tout comme la foi est un acte libre de la volonté, le bon Dieu respecte la liberté humaine : Il se laisse déposséder alors qu’Il ne demandait qu’à transmettre, qu’à tout transmettre, qu’à se transmettre. Mais cela suppose du temps et de la médiation de personne à personne. Coupée délibérément de la foi, la raison en vient comme à perdre aussitôt son principe d’unité : le plus jeune rassembla tout ce qu’il avait. La raison éprouve immédiatement le besoin de rassembler ce qui lui apparaît déjà dispersé et désorganisé. L’hyper spécialisation des savoirs méthodiques en vient à faire oublier leur organicité ; c’est-à-dire encore leur source commune rappelée par la foi, voire par la nature. Mais la rupture est déjà consommée pour s’en apercevoir : la raison, jeune et fougueuse, est déjà partie «pour un pays lointain » ; la demeure paternelle et sapientielle a d’ores et déjà disparu à ses yeux.

Où il gaspilla sa fortune… Ayant perdu son principe d’unité organique, tout se passe comme si la raison voit son savoir se démanteler et se dissiper à son corps défendant ; et ceci, à l’exact opposé de la logique de la transmission qui s’exprime souvent par l’investissement et la capitalisation. En menant une vie de désordre : appelée plutôt à ordonner et à articuler le vrai et le bien, la raison en vient à l’inverse à renier son identité voire sa raison d’être[17]. La vision organique du savoir qui nourrit la fin unitive de l’agir humain cède alors la place à un enchaînement mortifère de méfaits dont nous pourrions démontrer qu’ils traversent les divers lieux et temps précédemment évoqués de la nouvelle société de la connaissance ; à commencer par la sécularisation reniant a priori la référence à toute transcendance et qui nourrit le relativisme moral.

Quand il eut tout dépensé, une grande famine survint dans cette région. Profondeur inépuisable de la Parole de Dieu ! Que signifie une raison qui a tout dépensé ? Si ce n’est qu’elle en est venue à mettre en doute jusqu’à ses fondements. Et c’est en effet à l’heure même où le concept même de nature est fortement malmené – au travers par exemple de l’idéologie du genre ou encore de l’apparente toute puissance de la technique -, que cette même nature revient brutalement sur le devant de la scène, sans crier gare. Changement climatique, tremblements de terre meurtriers, tsunamis… l’homme éprouve l’expérience souvent cruelle mais peut-être salutaire de la non maitrise absolue. La nature, dans sa capacité analogique, renvoie l’homme à une signification, à une parole, bref à un logos situé « en haut »[18], c’est-à-dire au-delà de l’homme et de la nature qui l’environne. Aussi malmenée qu’elle puisse l’être aujourd’hui, la nature garde cette portée analogique ; elle suggère des orientations vers le bien et d’une certaine manière rappelle l’homme à sa dignité, donc à ses devoirs.

La nature est une rude maîtresse de vie : pour la raison exsangue et dorénavant miséreuse, la descente aux enfers n’est pas terminée. Ne pouvant plus subvenir à ses propres besoins, la raison décharnée en est réduite à s’embaucher à des conditions tellement avilissantes qu’elle en vient à envier la condition animale : Il aurait bien voulu se remplir le ventre avec les gousses que mangeaient les porcs. Et il est effectivement de bon ton aujourd’hui de nier la différence entre l’homme et l’animal, jusqu’à voir un animal quand nous nous regardons et voir un humain quand nous regardons l’animal[19]. N’est-ce pas là également le terme de la pensée évolutionniste concordiste que nous dénoncions précédemment ?

« Alors il réfléchit ». Même au plus profond de son dénuement, la raison garde intacte la capacité à se ressaisir, à reconnaître ses égarements ; bref, à raisonner de manière juste ! C’est ce même regard d’espérance que nous avons à porter sur la nouvelle société de la connaissance, par delà ses errements. Ce ressaisissement débute par des considérations toutes matérielles voire de survie : « ici, je meurs de faim ! » Lui redonner le goût de la vie, dissiper le doute que la raison a sur elle-même : tels sont les premiers secours que l’Eglise, la communauté chrétienne éducative peut apporter à la raison. Mais cela suppose d’être en veille, de guetter au loin le désir de nos contemporains de retrouver le chemin de la foi, puis de courir à leur rencontre, à l’image du père qui, apercevant son fils de loin, de très loin, est saisi de pitié et court à sa rencontre pour le restaurer dans sa dignité de fils.

S’il convient de poursuivre et d’approfondir cette méditation symbolique, permettez-moi encore un mot sur le comportement du fils aîné qui symbolise un autre mode d’exercice de la raison. La parabole ne nous dit pas ce qu’il est advenu de ce fils aîné, laissant présager la possibilité qu’il s’éloigne à son tour de son père. A ce propos, il est symptomatique qu’il ne prononce jamais le mot de « père ». Ce père qui n’a aussi qu’un seul désir à son égard : transmettre tout son bien : c’est-à-dire la vie divine. Mais quelle compréhension le fils aîné avait-il de ce bien ? « Il y a tant d’années que je suis à ton service sans avoir jamais désobéi à tes ordres, et jamais tu ne m’as donné un chevreau pour festoyer avec mes amis ». En définitive, le fils aîné ne s’est pas approprié sa liberté, dans le sens où il n’a pas saisi que son père lui avait d’ores et déjà donné tout son bien : Toi, mon enfant, tu es toujours avec moi, et tout ce qui est à moi est à toi. Le chemin du bien, le chemin vers le bien, est aussi indéfectiblement celui de la liberté humaine, de l’épreuve de la liberté humaine ; telle est l’expérience commune des deux fils : « Vérité et liberté, en effet, vont de pair ou bien elles périssent misérablement ensemble » (FR n° 90). Il apparaît un rapport d’apprivoisement entre la liberté et la vérité. Cette dernière se révèle en effet dans une demeure, celle d’une fidélité à la Parole même de Dieu (Jn 8, 32) qui conduit à la véritable liberté, celle des fils de Dieu dans la possession du vrai bien.



[1] Institut universitaire Pierre Goursat. dvermersch@emmanuel.info

[3] C’est ainsi que les techniques médicales font appel à la physique nucléaire et la résistance des matériaux aux nanotechnologies.

[4] J’approfondis ce point dans Vermersch D., 2011, Allez, vous aussi, à ma vigne. La mission du laïc dans le monde. Editions de l’Emmanuel, collection IUPG, 253p.

[5] Dans ce désormais fameux discours qu’il devait donner à la Sapienza de Rome en janvier 2008

[6] John Henry Newman, L’idée d’université. Ad Solem.

[7] Sur les diverses facettes du concordisme, voir Lambert D., 1999, Sciences et théologie Les figures d’un dialogue. Ed; Lessius, Presses Universitaires de Namur, 220p.

[8] Cf. Jean-Paul II, HOMILÍA  DEL SANTO PADRE JUAN PABLO II Santuario de la Santa Cruz de Mogila Sábado 8 de junio de 1979 « La nueva cruz de madera ha surgido no lejos de aquí, exactamente durante las celebraciones del milenario. Con ella hemos recibido una señal: que en el umbral del nuevo milenio —en esta nueva época, en las nuevas condiciones de vida—, vuelve a ser anunciado el Evangelio. Se ha dado comienzo a una nueva evangelización, como si se tratara de un segundo anuncio, aunque en realidad es siempre el mismo. »

[9] 2011 Synode des évêques XIII ème assemblée générale ordinaire. La Nouvelle Evangélisation pour la transmission de la foi chrétienne. Lineamenta n° 5.

[10] qui se tiendra du 7 au 28 octobre 2012.

[11] 2011 Synode des évêques 13ème  assemblée générale ordinaire. La Nouvelle Evangélisation pour la transmission de la foi chrétienne. Lineamenta n° 11.

[12] Pour reprendre l’expression utilisée dans l’encyclique Redemptoris Missio au n° 37.

[13] Lineamenta n° 20

[14] L’agir rationnel du croyant. L’apport de l’encyclique Fides et Ratio à la théologie morale. Studia Moralia 38 (2000) 523-539. Mgr J. Laffitte est actuellement secrétaire du Conseil Pontifical pour la famille.

[15] Ibid. p. 538.

[16] R. Guardini, La fine dell’epoca moderna. Il potere, Brescia, 1984. Cité par Livio Melina, 1995, La morale entre crise et renouveau. Culture et vérité, Bruxelles, p. 25

[17] C’est ce que rappelle encore l’encyclique Fides et ratio : « La fragmentation du savoir entrave l’unité intérieure de l’homme contemporain, parce qu’elle entraîne une approche parcellaire de la vérité et que, par conséquent, elle fragmente le sens ». (FR n° 85)

[18] anà signifie « en haut » en grec.

[19] J’ai développé ce point dans Vermersch D., 2010, L’écologie humaine, grammaire fondamentale d’une culture de vie. Congrès ONDEC, Lima 4-6 août 2010.

Category: Etudes · Tags:

Leave A Comment

Mentions légales

IUPG, association loi de 1901
91, boulevard Auguste Blanqui
75013 Paris

Représentant légal : Philippe Quentin
Responsable de rédaction : Isabelle Voix
Hébergeur : OVH